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Du rififi à l’Unesco pour succéder à Audrey Azoulay (grand angle)

Correspondante permanente à Paris Après les auditions des trois candidats en lice, la campagne pour savoir qui va succéder, en novembre, à la Française Audrey Azoulay comme directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) est officiellement ouverte depuis le 10 avril. Entre candidatures de dernière minute, jeux…

De gauche à droite : l'égyptien Khaled El-Enany, la mexicaine Gabriela Ramos et le Congolais Firmin Edouard Matoko. Les trois prétendants à la succession de la Française Audrey Azoulay sont au centre de jeux d'influence, d'intrigues et, parfois, de fuites organisées ou spontanées.

Correspondante permanente à Paris

Après les auditions des trois candidats en lice, la campagne pour savoir qui va succéder, en novembre, à la Française Audrey Azoulay comme directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) est officiellement ouverte depuis le 10 avril. Entre candidatures de dernière minute, jeux d’influences et coups bas visant à faire fuiter des informations, la bataille entre l’Egyptien Khaled El-Enany, la Mexicaine Gabriela Ramos et le Congolais Firmin Edouard Matoko promet d’être rude. Décryptage. 

A six mois d’un vote crucial pour l’avenir de l’Unesco -et alors que tout semblait joué d’avance avec la candidature de l’ancien ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités (2016-2022), l’élection pour la succession d’Audrey Azoulay à la direction générale s’annonce plus tumultueuse que prévue. Premier des trois candidats en lice à s’être déclaré en avril 2023, l’égyptien Khaled El-Enany, 54 ans, peut se targuer d’avoir obtenu le soutien de l’Union africaine, de la Ligue arabe ainsi que de la France,  de l’Espagne, de la Turquie, de l’Allemagne et du Brésil. Depuis deux ans, il sillonne la planète pour défendre « une candidature des peuples, respectueuses des Etats et résolument tournée vers la paix et le dialogue », a-t-il expliqué jeudi 10 avril lors d’un petit déjeune de presse. 

Alors qu’il se croyait assuré d’une candidature unique après le désistement, en décembre, du Gabonais Noël Nelson Messonne, -ce dernier ayant préféré se rallier pour que triomphe « le symbole d’une Afrique unie et déterminée à occuper une place de choix au sein des institutions » -, l’Egyptien s’est subitement retrouvé en position d’outsider après que deux autres noms ont émergé du sein même de l’organisation et ce, à deux jours de la clôture des candidatures, le 15 mars. S’il a salué la candidature de Gabriela Ramos (61 ans), Sous-directrice générale pour les Sciences sociales et humaines de l’Unesco, « une scientifique, comme moi !», il n’a pas caché son étonnement quant à celle de Firmin Edouard Matoko (69 ans), Sous-directeur général pour la Priorité Afrique et les Relations extérieures, à laquelle il ne s’attendait pas.

Après la visite d’une délégation égyptienne à Brazzaville, il pensait que le Président Sassou Nguesso avait été convaincu du bien-fondé de concentrer les efforts sur une seule candidature pour le continent, espérant ainsi devenir le deuxième Africain (après le Sénégalais Amadou Mahtar Mbow) et le premier Arabe à occuper le poste. Il a dû, vite, déchanter : « le Congo doit avoir ses raisons pour présenter cette candidature(…) Mais ce n’est pas bien pour l’Afrique. L’Afrique risque de perdre le poste », a-t-il commenté en réponse aux questions des journalistes. 

Jeux d’influence

Qualifié par ses pairs de « couteau suisse » de l’Unesco, tant ses trente ans de carrière l’ont rendu incontournable au sein de l’organisation, le candidat congolais est aussi très apprécié des ambassadeurs, notamment africains. Bien que parti tard, il est serein quant à ses chances de l’emporter, « On a déjà vu par le passé des retournements de situation de dernière minute. Aucune candidature précoce ne peut préempter le choix des Etats de proposer un candidat », rappelle-t-il. Dans un entretien à Financial Afrik réalisé avant les auditions, Il s’était réjoui d’avoir reçu le soutien des autorités de son pays « jusqu’au sommet de l’Etat. » Il compte maintenant sur la visite d’Etat de son président en  France, annoncée pour le début avril puis reportée à la fin avril, pour conforter sa candidature. Celle d’un « petit » pays par rapport à un « grand » pays comme l’Egypte qui a, forcément, plus de moyens, reconnait-il. Mais, contrairement à l’Union africaine ou à la Banque africaines de développement, « il n’y a aucune préférence géographique qui prévale à l’Unesco dans le choix d’un directeur général », renchérit Firmin Matoko. 

Quant à Khaled El-Enany, il n’est pas le premier candidat présenté par l’Egypte pour diriger l’Unesco. Déjà, en 2017, la candidature de Moushira Khattab avait été officialisée parmi neuf candidats avant que le choix, -au dernier moment-, ne se porte sur Audrey Azoulay. De surcroit, contrairement au souhait de l’Egypte de présider le Conseil exécutif (58 Etats membres), qui votera en octobre pour désigner le candidat victorieux, vote entériné ensuite en novembre par la Conférence générale (194 Etats membres), c’est la Libanaise Vera El Khoury Lacoeuilhe, elle-même candidate malheureuse en 2017 contre Audrey Azoulay, qui en a obtenu la présidence. « D’où une certaine tension qui a pu se faire sentir au sein du groupe arabe, actuellement présidé par un qatari », commente une source interne à l’Unesco.

L’ancien ministre égyptien peut compter sur le soutien de la France « qui lui reste acquis. » Cette information a été confirmée à Financial Afrik, de sources élyséennes, à la veille du voyage du président Emmanuel Macron les 6 et 7 avril derniers. Voyage auquel l’égyptologue a d’ailleurs été étroitement associé en prévision de l’ouverture, en juillet, du grand musée du Caire (GEM.)Pour Yves Ekoué Amaizo du think tank Africanicy, si Paris a « promis » le poste à l’Egypte, c’est pour avoir le soutien du président Abdel Fatah Al-Sissi auprès de l’Arabie Saoudite afin que la France puisse coorganiser, en juin, la conférence internationale sur le règlement du conflit israélo-palestinien avec l’option à deux états. « Je ne serais pas non plus surpris, poursuit l’économiste togolais, que de nombreux achats d’armements -en pièce détachées- soient également effectués par les pays du Golfe via l’Egypte, comme cela s’est produit avec les deux Mistral, initialement destinés à Poutine. » Le président Macron est revenu en effet de sa campagne d’Egypte avec un nouveau contrat d’armement d’environ 950 millions d’euros pour les deux navires de guerre Mistral, initialement commandés par la Russie. 

Coup bas

Seule femme en lice, la candidate mexicaine peut, quant à elle, se prévaloir de ses vingt ans de carrière à l’OCDE où elle a œuvré pour des réformes politiques d’envergure dans des domaines comme l’éducation, la santé, l’égalité des sexes et les télécommunications. Depuis sa nomination à l’Unesco il y a cinq ans, Gabriela Ramos se bat pour le respect des droits humains et la lutte contre les inégalités économiques et sociales en se focalisant sur l’égalité des genres. Ce qui lui a valu de nombreux prix. Avec, comme constante, sa « détermination à renforcer l’influence de l’UNESCO à l’intersection de la science et des politiques publiques », comme elle le précise dans sa déclaration de foi, particulièrement en ce qui concerne « le potentiel transformateur et les risques liés à l’intelligence artificielle et aux neurotechnologies. »

Elle aussi est arrivée tard dans la course avec, comme stratégie gagnante pour sa campagne, l’application des trois « i » (inclusion, innovation et impact.) Elle est la cible de « fuites » révélées, le 7 avril, par le site AfricaIntelligence, qui cite une lettre adressée par le groupe des pays arabes de l’Unesco à la présidente du Conseil exécutif demandant des « clarifications » sur « des informations préoccupantes circulant au sujet d’une lettre de charges envoyée à l’un des candidats au poste de directeur général, après une enquête de la division des services de contrôle interne. » Il lui est reproché un « harcèlement » qui se serait produit en janvier 2024 et ferait l’objet d’une enquête interne après un « avertissement » à son encontre.

Son nom n’apparaissant pas dans cette lettre, Gabriela Ramos n’a pas, -à ce jour-, réagi publiquement, pas plus d’ailleurs que la délégation mexicaine à l’Unesco. En coulisse, toutefois, plusieurs employés de l’Unesco déplorent qu’un tel déballage, deux jours avant les auditions, ait pu se produire dans le cadre d’une enquête interne qui, si elle est avérée, « doit d’abord entendre l’intéressée pour lui permettre de se défendre», s’insurge une employée. Interrogé le 10 janvier sur les raisons de ces fuites à ce moment précis, Khaled El-Enany a préféré renvoyer la balle au groupe arabe de l’Unesco « s’il en est vraiment l’auteur ! » », a-t-il déclaré aux journalistes. De son côté, Firmin Matoko dit partager l’indignation de ses collègues, espérant qu’au final ce genre de coups bas se retourne contre ses auteurs. « Madame Ramos est une battante. Elle va contre attaquer si elle a injustement été mise en cause », prédit-il.

L’ombre de Washington

Si la recherche de la paix par l’éducation, la science et la culture figure en bonne place dans les déclarations des trois candidats, ils sont -aussi- très conscients que l’Unesco n’échappe pas aux tensions géopolitiquesactuelles et encore moins aux rivalités entre Etats. L’ombre d’un nouveau retrait des Etats-Unis, après celui de 2017, plane lourdement au-dessus des finances de l’organisation. Ce qui, -si l’administration Trump met ses menaces à exécution-, amputerait à nouveau le budget de l’Unesco de près du quart des ressources (22% en 2024) tirées des contributions de ses Etats membres. 

Se positionnant comme le « candidat des coopérationsSud-Sud », qui ont pris de l’ampleur ces dernières années autour de projets éducatifs, culturels ou patrimoniaux entre les monarchies du Golfe et plusieurs États africains, Khaled El-Enany est prêt à affronter cette éventualité. « Mais je ferai tout au préalable pour dissuader les Etats-Unis de partir ! », clame-t-il. Il propose de diversifier les financements avec des« swaps culturels » consistant à monétiser les dettes de l’Unesco, ainsi que le recours à davantage de partenariats philanthropiques. S’il est élu, il s’appuiera sur une « gouvernance multilatérale » qu’il souhaite « plus ouverte, pragmatique et ancrée dans les réalités du terrain » L’Unesco doit devenir une « plateforme active », favorisant les échanges, si elle veut éviter l’asphyxie financière.

Tout aussi ancré dans la coopération sud sud par le bais de la « Priorité Afrique » qu’il a longtemps dirigée, Firmin Matoko ne croit pas que les Etats-Unis vont se retirer. « Ils n’y ont aucun intérêt et savent que la place serait, vite, prise par d’autres » estime-t-il. Quant à la candidate mexicaine, elle devrait également privilégier le dialogue avec Washington et dispose pour cela d’arguments de poids en direction des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qu’elle côtoie, chaque jour, dans le cadre de ses fonctions à l’Unesco.

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