Envoyé spécial à Libreville.
Acquis, en 2010, pour 100 millions € par le régime d’Ali Bongo, qui voulait en faire une chancellerie diplomatique, l’hôtel Pozzo di Borgo à Paris (7ème arr.) fait actuellement l’objet de toutes les spéculations à quelques jours de la présidentielle, le 12 avril, au Gabon.
Mis en vente, fin 2023, par l’administration du président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, candidat à ce scrutin, cet hôtel particulier aiguise les appétits depuis plusieurs mois. Le milliardaire Français Bernard Arnault, et avant lui le tycoon Xavier Niel, a fait valoir son intérêt pour cette résidence chic, ex-QG du grand couturier Karl Lagerfeld. Une bâtisse aujourd’hui valorisée à plus de 200 millions €. De quoi permettre à Libreville de renflouer ses caisses avec une belle plus-value.
Oui, mais voilà : la transaction se heurte à la saisie, par plusieurs créanciers, de la Société Civile Immobilière (SCI)49/51 rue de l’Université (Registre du commerce n°784 300 568), jadis créée et dirigée par Maixent Accrombessi, influent directeur de cabinet d’Ali Bongo, et propriétaire de l’immeuble. Parmi les principaux créanciers : le groupe Sericom de l’homme d’affaires Italien Guido Santullo, décédé en 2018, mais surtout Kontinental Conseil Ingénierie (KCI), qui a longtemps opéré dans le pays et dont la créance – intérêts compris – avoisine désormais 40 millions €.
Plus de 40 millions € dus à KCI
L’affaire remonte à 2010 après attribution à cette société de conseil spécialisée dans l’ingénierie, l’audit technique et financier dans le domaine de l’eau, d’un marché pour la construction de milliers de logements dans le pays. Malgré la signature d’un contrat en août et novembre 2011, l’entreprise de l’homme d’affaires Frédéric Bérenger, très bien introduit dans les milieux franco-africains, a été sommée de stopper ses investissements et ses travaux avant d’être expropriée du pays, l’année suivante, sans autre forme d’explication.
S’en est suivi un lourd litige. Celui-ci a été porté devant la Cour arbitrale de l’Organisation Internationale du Commerce (OIC), qui a donné raison à KCI dans une sentence du 23 décembre 2016 (Financial Afrik dispose de la copie de la sentence) dont l’exequatur a été obtenue en mars 2017. Pour récupérer son dû, soit 36 millions € à cette date (24 milliards F CFA), KCI a procédé, début 2018, au nantissement de 6000 parts de la SCI 49/51 rue de l’Université avant de les mettre en vente, forçant le Gabon, via l’Agent Judiciaire de l’État (AJE), à effectuer un premier versement de 5,49 millions € pour ne pas voir le somptueux hôtel lui échapper. Effectué début 2019, ce versement est le seul à ce jour. Et ce n’est pas faute d’avoir recherché un accord à l’amiable. Entre 2012 et 2023, KCI a engagé pas moins d’une quinzaine de tentatives de négociations infructueuses qui l’ont finalement contraintes à enclencher de nouvelles procédures pour « résistance abusive et non respect des conventions de New-York » de la part du Gabon.
La signature du Gabon en question
En août 2023, le renversement d’Ali Bongo par Brice Clotaire Oligui Nguema a rebattu les cartes donnant une nouvelle impulsion au dossier. Pour montrer sa bonne disposition avec les nouvelles autorités et sa volonté de réinvestir dans le pays, KCI a « gelé » ses procédures et a pu se rendre de nouveau au Gabon pour y rencontrer les plus hauts responsables de la Transition lesquels ont confirmé la créance.
Les délégations de KCI ont, notamment, pu s’entretenir avec le ministre du Budget et des comptes publics, Charles M’Ba ; le Directeur Général de la Dette, Jean-Gaspard NtoutoumeAyi ; le ministre de l’Économie et de la Participation, Mays Mouissi ; le Directeur Central des Affaires Financières, Frédéric Obiang Ndong ; le président de la Cour des Comptes, Alain-Christian Iyangui ; le président de la Cour Constitutionnelle, Dieudonné Aba’a Owono ; la directrice de cabinet de la Première Dame et conseillère spéciale à la présidence Manelle Siami ainsi que d’autres conseillers au Palais du bord de mer, siège de la présidence.
Surtout, en novembre 2023, Frédéric Bérenger a été approché par le Directeur Général du Patrimoine de l’État, Léandre Mara Rocombe, un mois avant la mise en vente officielle de l’hôtel Pozzo di Borgo sur instruction du président de la Transition. Créancier privilégié sur cet immeuble, KCI a alors proposé, selon nos sources, deux acquéreurs potentiels et mis leur mandataire, Baudry Amouya, en contact avec Léandre Mara Rocombe. Nous sommes alors en février 2024.
Par la suite, KCI a de nouveau rencontré l’AJE, Diane Moussounda, pour fixer un accord de règlement de la créance, KCI acceptant même un discount de 20% sur celle-ci. Un geste sous forme d’un don de 4 milliards F CFA de la Kontinental Fondation Africa, fondation rattachée à KCI, à raison de 2 milliards destinés respectivement aux fondations :
– « Ma Bannière » présidée par Zita Oligui Nguema, Première Dame et épouse du Président de la Transition, afin de renforcer des projets pour la réinsertion de jeunes ou de personnes socialement vulnérables.
– « DORCAS » présidée par Anouchka Avome OliguiNguema, seconde épouse du Président de la Transition en vue de financer des projets sur l’éducation et le soutien aux femmes.
Mais Libreville n’a plus donné signe de vie. En avril 2024, l’AJE a même renvoyé la signature effective du protocole d’accord « à une date non fixée ».
Coup de théâtre
Depuis, KCI a utilisé tous les recours pour obtenir un accord de règlement. Entre temps, l’hôtel Pozzo di Borgo a été confirmé à la vente par Libreville. Le 22 avril 2024 dans la matinée : coup de théâtre. Lors d’un échange téléphonique, le Directeur Général du Patrimoine de l’État, Léandre MaraRocombe, a annoncé à Frédéric Bérenger le non règlement de sa créance créant de facto une caducité dans l’hypothèse d’une vente du bien. Plusieurs courriers comminatoires ont alors été adressés par le cabinet d’huissiers Selarl Véronique Monnet et Spirale Oyonnax à l’AJE. Un blocage qui est remonté jusqu’aux autorités françaises puisque le très africain député Bruno Fuchs a évoqué ce contentieux en haut lieu lors d’une visite à Libreville, en mai 2024. Malgré plusieurs entretiens entre Brice Clotaire Oligui Nguema et Frédéric Bérenger à Libreville, notamment en juillet de la même année et en janvier 2025 avec un engagement oral du président par intérim, et d’autres entrevues du même acabit avec ManelleSiami, les choses n’ont pas avancé.
Contacté par Financial Afrik, Frédéric Bérenger, qui souhaite lancer des projets structurants au Gabon, attend un éclaircissement rapide de la situation. « Nous avons effectué plus de 450 meetings, audiences, et nombreux déplacements depuis septembre 2023 dans ce pays et investit massivement en étude et ingénierie hydraulique pour répondre à la problématique d’accès à l’eau potable conformément à la vision du chef de la transition », note-t-il. « Notre intérêt pour investir dans le pays est évident et nos projets sont, d’ores et déjà, validés par les instances techniques gabonaise depuis avril 2024 et confirmé par Brice Oligui Nguema comme prioritaires depuis juillet 2024. Mais notre sentence est certifiée jusqu’à son paiement intégral. Ce qui n’est toujours pas fait malgré nos efforts de conciliations répétés et nos accords sur un moratoire de paiement confirmé avec AJE ».
Un règlement qui reste effectivement un préalable à tout engagement. Alors que la vente de l’hôtel, opération pilotée par la Banque Rothschild, se ferait dans la plus grande discrétion par l’État gabonais, KCI ne compte pas se faire contourner et se questionne sur la volonté de Libreville de solder les comptes et les dossiers minés du précédent régime. Malgré sa relation de confiance avec les nouvelles autorités du pays, elle se réserve le droit à tout moment de s’opposer à la vente de cet hôtel.



