Pendant 12 heures chrono, le premier ministre du Sénégal, Ousmane Sonko s’est plié le 27 décembre 2024 aux us et coutumes de la déclaration de politique générale et répondu aux questions et commentaires des députés. La séance attendue depuis 8 mois, suite aux présidentielles de mars 2024 ayant porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir et un peu plus d’un mois après des législatives raz-de-marée qui ont conforté le pouvoir du parti Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), était retransmise en direct par les télévisions et les radios du pays et largement commentée par une rue sénégalaise plus mobilisée que jamais. La remise en cause de l’amnistie votée durant la précédente législature, l’indemnisation des victimes des manifestations, la fermeture des bases militaires étrangères, la réciprocité des visas ou encore l’absence de l’ancien premier ministre Amadou, candidat arrivé deuxième lors de la dernière présidentielle, ayant été, à notre sens, les sujets qui ont dominé les débats dans les plateaux des médias locaux. Mais qui quid donc de l’économie et de la finance ?
PPP, réformes fiscales, douane, commande publique …
Parmi les réformes évoquées et intéressant les opérateurs économique, figure la révision des Partenariats public privé (rappelons qu’il y a une loi de l’UEMOA en la matière , ) pour corriger « les déséquilibres et imperfections constatés au cours de la dernière décennie ». La politique de commande publique sera aussi redéfinie « en retenant partout des prix de référence ». Sur la collecte des ressources fiscales, l’ambition déclarée est de porter le ratio au-delà de 20% du PIB contre 18% actuellement. Le Sénégal évaluera sa politique d’avantages fiscaux avec en ligne de mire la réduction des dépenses fiscales évaluées à 2 232 milliards de FCFA entre 2019 et 2022.
En outre, promet le premier ministre, « le Gouvernement travaillera également sur la rationalisation des exonérations relatives à l’impôt sur les sociétés des cimenteries ; à l’impôt sur le revenu, notamment par une réactualisation du barème progressif et aux consommations de la tranche sociale des livraisons d’eau et d’électricité pour ne viser que les consommateurs les plus défavorisés ». Dans le même élan, « les nombreuses conventions fiscales conclues par le Sénégal seront également examinées », a déclaré le premier ministre. « Au terme des divers recoupements, à ce jour, le pays disposerait de 18 conventions fiscales bilatérales en vigueur. Cette politique est un véritable boulevard à la fraude et à l’évasion fiscales », estime Ousmane Sonko. A terme, il s’agira de rationnaliser les mesures dérogatoires éparpillées dans plusieurs textes (Code minier, Zones franches industrielles, régime de l’entreprise franche d’exportation, Code pétrolier, Code des télécommunications, Code des investissements, etc.), et leur rapatriement dans un seul corpus qu’est le Code général des Impôts, qui sera un chantier prioritaire.
Pour ce qui est de l’assiette, par exemple, la correcte fiscalisation de secteurs à fort potentiel tels l’immobilier, le foncier et l’informel est un impératif budgétaire prioritaire aux yeux du premier ministre. Qui promet de procéder à la réinstauration du dispositif de contrôle et de taxations des appels entrants supprimé en 2012, juste après l’arrivée de Macky Sall au pouvoir . « Initialement, la taxation sur les appels entrant devait permettre à l’Etat d’engranger des recettes parafiscales de l’ordre de 50 milliards de FCFA par année. Ce cadeau fiscal bien généreux ne se fondait sur aucun argument techniquement documenté et économiquement justifié, si ce n’est le respect d’engagements de campagne auprès du patronat étranger du secteur des télécommunications ». Ce renoncement aurait fait perdre au Trésor public des centaines de milliards FCFA, de 2012 à 2024. « Mon Gouvernement s’engage, dès ce premier trimestre 2025, à remettre sur la table cette question ».
Sur un autre plan, il y a nécessité d’une révision du Code des douanes pour intégrer la possibilité légale d’adopter pour une liste limitative de produits considérés comme essentiels (fixée annuellement par arrêté du ministre en charge du budget), un système de dédouanement spécifique à l’importation.
Vis – à- vis des partenaires intenationaux, la régle est claire. « Nous maintiendrons avec la communauté financière internationale et les marchés les meilleures relations possibles, d’une part, dans le respect des intérêts du Sénégal et, d’autre part, avec l’exigence d’une introspection, de leur part, sur les inerties de leurs règles et attitudes qui n’ont pu prévenir la situation désastreuse des finances publiques héritée du régime précédent », a déclaré Ousmane Sonko.
Un clin d’œil à la petite PME
« Notre engagement à faire du secteur privé le moteur de la création de richesse et d’emplois se traduira par la réforme du Code des investissements afin d’en faire le seul régime d’exception. Cette réforme vise à élargir les secteurs éligibles ainsi qu’à revoir les critères d’éligibilité pour inclure dans son champ d’application la petite, voire la très petite entreprise, intégrer la problématique de l’accès au foncier, les incitations non fiscales ou la redéfinition du régime de protection des investisseurs », a déclaré le premier ministre. De même, un programme de marketing international sera mis en place pour vendre le label « Invest in Senegal ». La stratégie de promotion des exportations sera entièrement repensée, en ciblant notamment tous les produits pour lesquels le Sénégal possède un avantage compétitif dans le cadre de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAf).
Phosphates et engrais
Le Sénégal développera une filière nationale intégrée du phosphate et de l’engrais, avec pour objectif de transformer à l’horizon 2034, sur le territoire national, 100 % de son phosphate national en engrais. D’ores et déjà, les industries de phosphate existantes devront se mettre à niveau, afin d’atteindre progressivement l’objectif de 100 % de transformation en engrais, en ciblant un taux intermédiaire de 50 % en 2029, indique Ousmane Sonko. « Parallèlement, nous travaillerons à la mise en place, au Nord du pays, d’un grand groupe industriel pour la production d’engrais customisés, capable de servir les marchés national et régional en engrais de haute qualité et qui deviendra ainsi une grande multinationale sénégalaise et un champion industriel national. Nous encouragerons également la création de petites unités d’engrais sur mesure au niveau des terroirs ».
Pétrole et Gaz : le nouveau départ
Après avoir entamé la production de pétrole, le Sénégal va entrer, en pleine ère de production du gaz à partir de 2025. « Notre ambition est de maximiser l’impact local des hydrocarbures et d’en faire une locomotive de la diversification économique. Le fonds de stabilisation et le fonds intergénérationnel feront l’objet d’une gestion rigoureuse. Nous mettrons également tout en œuvre pour la réalisation rapide du Projet de construction et de gestion d’un réseau de gazoduc (« Gas to power ») afin de garantir l’approvisionnement de nos entreprises en énergie à un prix très compétitif, de l’ordre de 60 FCFA contre 110 FCFA actuellement. Nous y associerons la restructuration de SENELEC dans le cadre de la réforme du secteur de l’énergie ».
Ousmane Sonko : des références à Lee Kuan Yew de Singapour, Tun Dr. Mahathir Bin Mohamad de Malaisie ou encore Paul Kagamé du Rwanda

The Singapore Story: Memoirs of Lee Kuan Yew, 1998.
Dès le préambule de son intervention, celui qui a en référence Lee Kuan Yew de Singapour, Tun Dr. Mahathir Bin Mohamad de Malaisie ou encore Paul Kagamé du Rwanda, marque sa volonté de rupture : « 64 ans après son indépendance, le Sénégal est resté enfermé dans le modèle économique colonial, exportant ses matières premières (or, poisson, arachide, phosphate, zircon…), avec peu de valeur ajoutée et important les produits finis. L’énorme déficit de la balance commerciale de l’ordre de 3.300 milliards en 2023 presque 17% du PIB, qui se creuse d’année en année, montre combien notre économie est aujourd’hui peu compétitive. Cela s’est traduit par une croissance trop faible et trop fragile. La croissance annuelle moyenne de 1960 à 2023 a été de seulement 3,1%. Face à une population qui a augmenté en moyenne de 2,7% par an, le revenu réel par habitant n’a jamais décollé, et les Sénégalais sont aujourd’hui quasiment au même niveau de revenus qu’au moment de l’indépendance,… ».
Ce diagnostic implacable dressé, le premier ministre liste les premières réformes réalisées depuis 8 mois, allant de la contestation des chiffres de finance publique, qui a conduit à la dégradation du pays par les agences notations, à la suspension des financements attendus en 2024 du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale. Cette remise en question des ratios de finance publique, notamment du déficit, constitue l’un des points d’achoppement entre le pouvoir et l’opposition, cette dernière s’arc-boutant, tout comme le FMI, à un prochain rapport de la Cour des comptes devant confirmer ou infirmer les estimations avancées. En attendant, le premier ministre s’engage à ramener le déficit à 3% dans l’horizon de trois ans. L’encours de la dette publique sera lui ramené en déça de 70% à l’horizon 2029.
Autre axe de réforme évoqué par le premier ministre, « la revue de tous les contrats signés dans les secteurs stratégiques, en vue de s’assurer de leur conformité à notre législation, maximiser les retombées économiques et sociales pour notre pays et préserver les ressources pour les générations futures ». Il a également été question d’un audit des ressources humaines de l’administration ayant révélé 29 000 contractuels recrutés sans justification, « en marge de la réglementation en vigueur ».
Vis-à-vis des partenaires étrangers, le Sénégal a mis fin aux accords de Pêche le liant à l’Union Européenne, le 17 novembre dernier, à l’expiration de ceux-ci. Les deux patries s’attribuent chacun l’initiative d’avoir mis fin au partenariat, l’Europe évoquant le non respect de la partie sénégalaise de certaines de ses normes. Sur la question sensible de la monnaie, la souveraineté prônée par les nouvelles autorités se pare de pragmatisme en reconnaissant le rôle important de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), ensemble de 8 pays unis non seulement par le Franc CFA mais par un marché financier devenu aujourd’hui une importante source de financement des Trésors des Etats et une alternative au marché financier international.
Parmi les actions concrètes initiées, l’apurement des arriérés de paiement sur les engagements de l’Etat au titre des trois précédentes campagnes agricoles (73 milliards de FCFA) le soutien des entreprises publiques en difficulté dans l’attente de leur restructuration (Dakar Dem Dikk, Air Sénégal, La Poste, SAPCO, etc.) et le soutien de la campagne de production agricole 2024 en intrants (subvention de 120 milliards). Le relèvement du prix plancher de l’arachide de 280 à 305 Franc CFA fait partie des efforts entrepris.
Panafricanisme oui, nationalisme non
« Nous nous évertuerons à être un pays modèle dans le domaine de l’intégration régionale en Afrique et soutiendrons activement les chantiers de la CEDEAO. Le Sénégal renforcera comme jamais auparavant ses relations avec les pays africains frères. Nous œuvrons sans relâche à favoriser les relations entre les secteurs privés et milieux d’affaires africains et ouest-africains afin de développer le commerce intra-africain et intra-régional, en exploitant les facilités offertes par la ZLECAf et la CEDEAO », a déclaré Ousmane Sonko marquant sa vive opposition aux thèses développées par un groupuscule de nationalistes. Pour la nouvelle équipe au pouvoir au Sénégal, il est essentiel que le pays de la Teranga participe à l’édification de l’oeuvre majeure du continent, à savoir l’intégration à travers des instruments comme le marché unique et les infrastructures transfrontalières. « Nous ne ménagerons aucun effort pour une meilleure interconnectivité des infrastructures routières, ferroviaires, maritimes et aériennes, notamment dans le cadre des programmes communautaires de développement (PCD) et du Plan de Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA) ».
Parallèlement, le Sénégal apportera toute sa contribution à la réussite du grand projet de Gazoduc Africain Atlantique qui impacte la quasi-totalité des pays de l’Afrique de l’Ouest. Une attention particulière sera portée aux partenariats avec les pays voisins pour l’exploitation des ressources et la 92 mutualisation des expériences. « A cet effet, nous mettrons sur pied, dès 2025, une Agence en charge de la mobilisation des experts et des volontaires sénégalais au service du développement en Afrique, tout en facilitant l’accueil d’étudiants et de stagiaires africains et internationaux au Sénégal, et le placement en position de stage des cadres sénégalais dans les pays amis et frères », promet Ousmane Sonko.




