(1 USD = 63,88000 MZN ). Le Mozambique titube au dénouement douloureux d’une présidentielle sanglante organisée à la mi-octobre. Daniel Chapo, illustre inconnu jusqu’à peu, promu candidat par le Frelimo en mai dernier, a été proclamé le 23 décembre par le conseil constitutionnel, président de la république avec 65,17 % des voix. Cette élection, loin d’être une célébration de la démocratie, s’est transformée en une tragédie nationale, avec un bilan effroyable : 130 morts, des manifestations réprimées dans le sang et une crise politique qui plonge le Mozambique dans l’incertitude.
Dès l’annonce de la victoire de Daniel Chapo par le Conseil constitutionnel le 9 décembre 2024, les rues se sont embrasées. Les partisans de l’opposition, convaincus que le scrutin était entaché de fraudes massives, ont exprimé leur colère. La réponse du gouvernement a été brutale : tirs à balles réelles, arrestations massives et renforcement des mesures de sécurité dans tout le pays. « Les forces armées et de défense vont accroître leur présence dans des points stratégiques », a déclaré le ministre de l’Intérieur Pascoal Ronda, évoquant 78 arrestations en quelques jours. Mais ces mesures de contrôle n’ont fait qu’alimenter la fureur populaire.
Daniel Chapo, à 47 ans, accède au pouvoir dans un pays divisé. Ancien gouverneur provincial, il n’était, à en croire les chroniqueurs, ni le choix préféré du président sortant Filipe Nyusi, confronté à la limitation des mandats, ni celui du peuple. Son élection à la tête du Frelimo a été perçue comme un compromis imposé par les anciens présidents Joaquim Chissano et Armando Guebuza, symboles d’une élite politique déconnectée des réalités du pays. Son profil intrigue : premier président né après l’indépendance du Portugal en 1975 et premier à n’avoir pas participé à la guerre civile, Chapo représente une rupture symbolique avec l’héritage historique du Frelimo. Mais cette rupture est-elle suffisante pour apaiser un peuple lassé de la corruption et de la mauvaise gouvernance ? Les irrégularités relevées par les missions d’observation internationale et les accusations de fraudes ont jeté une ombre indélébile sur cette élection.
La commission électorale avait initialement proclamé sa victoire le 15 octobre 2024, mais c’est le Conseil constitutionnel qui a confirmé ce résultat le 9 décembre 2024, deux mois après des manifestations incessantes. Alors que le principal opposant, Venancio Mondlane, revendique la victoire, le Mozambique s’enfonce dans une spirale de chaos politique. Mondlane accuse Nyusi de vouloir utiliser les troubles pour déclarer l’état d’urgence et retarder l’investiture de Chapo, prévue le 15 janvier. Ce climat de tensions ravive les fractures d’un pays marqué par des décennies de conflit. Pour beaucoup, cette élection n’est qu’une nouvelle manifestation de la mainmise du Frelimo sur le Mozambique, un parti qui, en consolidant sa majorité parlementaire, perpétue une domination de près de 50 ans.
Au final,l’élection de Daniel Chapo, censée incarner un vent de renouveau, risque de laisser un goût amer. Dans un contexte de crise économique et d’insécurité croissante, le nouveau président devra relever des défis titanesques pour rétablir la confiance du peuple et pacifier un pays à bout de souffle. Mais avec un bilan sanglant dès son accession au pouvoir, Chapo part avec un lourd passif. Saura-t-il se défaire de l’étiquette de « président imposé » pour devenir un leader capable de réconcilier une nation déchirée ? Rien n’est moins sûr.
Enjeux économiques et perspectives
Le Mozambique dispose de vastes réserves de gaz naturel au large de Cabo Delgado, susceptibles de générer jusqu’à 300 milliards USD d’ici 2050. Cependant, ces projets ont été fortement impactés par l’insécurité régionale. Total Energies et ExxonMobil, deux acteurs majeurs, envisagent de relancer leurs projets, stoppés en 2021. ENI, en revanche, a déjà amorcé une contribution à l’économie mozambicaine avec le lancement d’une unité d’extraction en 2022, ajoutant 1 point de pourcentage à la croissance du PIB. Si les projets en suspens avancent comme prévu, le Mozambique pourrait voir sa croissance économique atteindre des sommets, avec des taux prévisionnels de 13,1 % en 2027 et 12,1 % en 2028, devenant ainsi le 9ᵉ producteur mondial de gaz naturel liquéfié.
En 2023, le Mozambique a enregistré une croissance économique estimée à 6 %, grâce à des secteurs tels que l’extraction (charbon, aluminium, rubis), l’agriculture, et la production énergétique. Parallèlement, l’inflation a été ramenée à 3,9 %, une performance notable due à une politique monétaire restrictive. Toutefois, la stabilité monétaire reste fragile. La Banque centrale a maintenu un régime de change quasi fixe du Metical (MZN) face au dollar, mais cette stratégie pourrait s’avérer difficile à soutenir sur le long terme, notamment face à des pressions à la dévaluation. Le Mozambique bénéficie d’un programme de réformes soutenu par le FMI et la Banque mondiale (à hauteur de 957 MUSD), permettant des avancées significatives. Malgré une réduction du déficit budgétaire à 3,3 % du PIB en 2023, celui-ci demeure une source de préoccupation. La dette publique, bien qu’améliorée (91,9 % du PIB en 2023 contre 120 % en 2020), est toujours classée à « risque élevé de surendettement » par le FMI.
La viabilité à long terme dépendra de la capacité du pays à gérer ses emprunts tout en capitalisant sur les revenus futurs du gaz. Le compte courant demeure structurellement déficitaire en raison des importations massives liées aux grands projets extractifs. Les exportations, dominées par des matières premières comme l’aluminium, le charbon et le GNL, sont à la merci des fluctuations des marchés internationaux. Cependant, ces déficits sont perçus comme transitoires. Une fois les grands projets gaziers pleinement opérationnels, les exportations devraient largement compenser les importations, plaçant le Mozambique sur une trajectoire excédentaire.
Malgré le potentiel économique prometteur, les projets gaziers restent largement déconnectés de la réalité quotidienne des Mozambicains. La population, marquée par une forte natalité (+2,9 % par an), continue de vivre dans une pauvreté extrême. Les tensions sociales pourraient s’intensifier en l’absence de redistribution équitable des gains économiques. Sur le plan politique, le scénario des élections d’octobre 2024 laisse entrevoir une année 2025 agitée sur le plan social. Le nouveau président, Daniel Chapo doit engager un vaste dialogue national afin de préserver la paix et la sécurité.
