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« Il ne faut pas voir le retrait des banques internationales de façon négative », dixit Adama Mariko à l’AFIS 2024 (Interview)

Directeur adjoint pour la mobilisation, les partenariats et la communication du groupe Agence française de développement (AFD), Adama Mariko est également le secrétaire général du Sommet Finance en Commun, une coalition mondiale de banques publiques de développement. En marge de l’Africa Financial Summit organisé du 9 au 10 décembre 2024 à Casablanca (Maroc), l’afro optimiste…

Adama Mariko

Directeur adjoint pour la mobilisation, les partenariats et la communication du groupe Agence française de développement (AFD), Adama Mariko est également le secrétaire général du Sommet Finance en Commun, une coalition mondiale de banques publiques de développement. En marge de l’Africa Financial Summit organisé du 9 au 10 décembre 2024 à Casablanca (Maroc), l’afro optimiste répond aux questions de Financial Afrik.


Propos recueillis à Casablanca par Nephthali Messanh Ledy


L’AFIS a lieu, cette année, autour du thème « Une nouvelle ère : le temps des puissances financières africaines est venu ». Qu’est-ce que vous, vous en pensez, vu le contexte marqué par le retrait progressif des banques occidentales du continent ?

C’est un mouvement qui a commencé depuis à peu près deux décennies. Quand j’ai commencé ma carrière à l’Agence française de développement (AFD), mon premier poste était à Abidjan. C’était à l’époque la CIB, qui voyait le retrait de Crédit Agricole au profit d’Attijariwafa. Ça, c’était les premiers mouvements de panafricanisation du secteur financier africain qu’on a vus. Il ne faut pas voir le retrait des banques internationales, que ce soit Barclays, Standard Chartered, Citi, puis maintenant les banques françaises, de façon négative. C’est le fruit direct de la réglementation qui crée ces conséquences. Parce que les banques doivent gérer des risques, des capitaux propres, et donc, doivent consolider cet arbitrage entre les gains géographiques et leur position et la consommation des fonds propres, notamment sur les investissements internationaux. Je pense que cette phase de repli est une opportunité pour le système bancaire africain de gérer la place. L’Afrique a des gens très bien formés, des banquiers de qualité, et en fait qui ont toute la capacité pour diriger les institutions financières qui sont là. Et d’ailleurs, quand on parle de retrait, c’est des retraits de capitaux. A la base, c’est quand même des Africains qui étaient à la manette. C’est vrai que l’actionnariat n’est pas à 100% africain, mais c’est des Africains qui étaient dans cette banque. Je pense que l’Afrique est bien dotée pour gérer son système financier, le consolider, l’élargir, et bénéficier justement de l’élan de croissance qu’il y a pour avoir un système financier dynamique.

En même temps, il y a aussi des challenges de plusieurs ordres. D’une part, comment bénéficie-t-on du rattrapage numérique qui arrive pour avoir un système financier intelligent ? Comment profite-t-on de l’opportunité d’investissement massif dans les secteurs durables, que ce soit le financement dans tous les secteurs d’activité, d’ailleurs : de l’agriculture à l’immobilier ? Et comment tire-t-on parti de cette nouvelle économie pour aussi réaliser des investissements durables dans la transformation du système financier de l’Afrique ? Ce sont vraiment des opportunités que le système financier africain doit saisir.

Et enfin, il y a le potentiel de l’intégration africaine avec le financement des interconnexions, des grandes infrastructures, du commerce durable, et donc le soutien de l’entrepreneuriat et des entrepreneurs africains. Cela aussi, c’est une opportunité que le secteur bancaire africain peut exploiter.

Maintenant, il ne pourra pas le faire seul. Le secteur financier privé, c’est une chose, mais il y a aussi le secteur financier public, qui représente également une forte opportunité pour l’Afrique. Connecter ces deux agendas, avec un secteur financier public qui crée les conditions d’investissement et qui mobilise le secteur privé dans des projets d’envergure, c’est ça l’opportunité que je vois pour le secteur financier africain dans son ensemble.


Parlons de la Finance en Commun. Quelles en sont les ambitions et les objectifs ?

Finance en Commun, en anglais Finance in Common, est une coalition qui réunit plus de 500 banques publiques de développement dans le monde. Quand on dit banque publique de développement, souvent on ne voit que la partie visible de l’iceberg. On pense tout de suite à la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), à l’AFD, la KFW, etc. Celles-là sont des banques internationales qui, effectivement, contribuent beaucoup au financement du développement. Mais elles ne sont que 10% de la communauté des institutions financières publiques dans le monde. Le reste sont des banques nationales qui travaillent pour leur pays, dans leur pays, que ce soit en France, aux Etats-Unis, en Espagne ou en Colombie, en Afrique du Sud ou en Ethiopie. Ces banques nationales peuvent être soit des banques spécialisées dans un secteur, ou des banques plutôt généralistes qui financent les PME dans tous les secteurs du pays. Ces institutions financières sont à peu près réparties de façon équilibrée dans le monde. En Afrique, il y a à peu près une centaine de banques publiques, mais qu’on ne connaît pas assez. On connaît celles qui sont visibles, notamment la Trade & Development Bank (TDB), la BAD, la BOAD (Banque ouest-africaine de développement), la BIDC (Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO), etc. Mais, savez-vous que la banque de développement de l’Ethiopie a plus de 120 ans ?


Y a-t-il donc un potentiel, au niveau de ces banques, mais qui est sous-évalué ou faiblement utilisé ?

Effectivement. Les pays africains ont à peu près une centaine de banques publiques de développement, ce qui représente en moyenne 20% de ce qui existe comme banques publiques dans le monde. Mais elles ne pèsent que 1% du total bilan des banques publiques dans le monde. Cela veut dire qu’elles sont vraiment sous-utilisées, alors qu’elles peuvent faire beaucoup plus si elles sont bien gérées et si elles sont dotées de moyens. C’est ça le message qu’on veut porter. C’est pour ça que Finance en Commun est la collaboration entre les banques de grande taille qui ont des niveaux de standards très élevés et avec ces banques nationales dans des secteurs bien déterminés. L’objet, c’est de pouvoir collaborer, échanger le savoir, renforcer les partenariats et les échanges sur les business models, travailler sur les normes de cofinancement et lancer des initiatives communes au bénéfice de ces secteurs. Par exemple, c’est grâce à Finance en Commun qu’il y a eu, par le passé, une coalition qui a décidé de financer le secteur privé africain à hauteur de 10 milliards de dollars. Et cette initiative a été portée, structurée et a fait collaborer plusieurs institutions financières qui ont finalement atteint cet objectif sur les quatre dernières années.


Dans un contexte dans lequel la résilience financière de l’Afrique est soumise à de fortes pressions, quel rôle les banques publiques de développement devraient-elles jouer pour impulser une modernisation significative de l’industrie financière du continent et de l’architecture financière mondiale ?

Les banques publiques de développement sont vraiment les intermédiaires honnêtes entre les priorités d’un État, État pour lequel la surface fiscale se réduit avec la crise, et les besoins économiques des populations et des entreprises. Les banques publiques sont ces intermédiaires qui, au fond, créent les conditions de l’investissement parce qu’elles ont une mission d’intérêt général. Ce sont des acteurs qui vont accompagner l’État en ne pesant pas sur leur budget. Les banques publiques ont la capacité d’aller mobiliser de l’argent sur les marchés de capitaux. C’est vraiment le gros potentiel de transformation en Afrique car elles sont souvent celles qui accompagnent les PME à faire leur première mission obligataire, à acheter les bonds, à elles-mêmes émettre sur les marchés financiers pour pouvoir financer le développement. C’est une capacité que l’Afrique peut utiliser à grande dose. Et enfin, la capacité à originer les projets, c’est-à-dire à vraiment structurer des financements qui soient utiles à la fois pour le pays, mais aussi pour les bailleurs de fonds internationaux ou le secteur privé international. Et si on donne ce rôle-là aux banques publiques africaines, ça va fortement transformer le secteur financier africain et aussi créer des opportunités d’investissement pour le secteur privé financier africain.  Et enfin, souvent, c’est les banques publiques qui dérisquent le secteur financier en apportant des garanties, en apportant, en prenant les premiers financements sur des secteurs risqués.


Vous organisez, en février prochain au Cap (Afrique du Sud), un sommet qui n’est pas à sa première édition. Mais vous disiez dans un panel que ce sera une édition assez particulière. En quoi sera-t-elle particulière ?

C’est parce que déjà 2025 est une année particulière. C’est l’année où on est dix ans après le pacte d’Addis-Abeba qui harmonise le financement pour le développement. C’est dix ans après l’accord de Paris et c’est dix ans après le lancement des ODD par les Nations Unies. 2025 est une année assez stratégique dans laquelle l’Afrique a son mot à dire et un rôle à jouer. D’ailleurs, c’est l’Afrique qui va diriger le G20, notamment l’Afrique du Sud. Et c’est aussi en Afrique du Sud qu’on va organiser le prochain sommet avec la Banque de développement de l’Afrique du Sud qui invite toutes les banques publiques du monde à discuter avec les ministres des finances du G20, à discuter avec les philanthropes, avec la société civile, les banques privées, etc., pour pouvoir trouver des solutions pour le développement en Afrique et au-delà. Les thématiques dont on va discuter sont de plusieurs ordres : financement durable des infrastructures, digitalisation, inclusion financière, etc. Autant de thématiques qui sont très importantes pour l’Afrique, mais aussi pour toutes les banques publiques de développement dans le monde.

Par ailleurs, comme c’est la cinquième édition, c’est aussi l’édition la plus mature, où vraiment on a atteint le potentiel de ce qu’on peut résoudre et prendre des initiatives, faire des déclarations conjointes pour soutenir le multilatéralisme et financer le développement.


Votre mot de la fin.

Je suis très optimiste pour l’Afrique. Je pense qu’on a de belles opportunités. L’Afrique a des gens très bien formés. Et de plus en plus, on prend conscience des atouts de l’Afrique qui ne sont pas que des sujets de matière première, mais de transformations à la fois des économies de savoir et du financement de l’investissement. Il faut que l’Afrique prenne plus de risques avec ses moyens, c’est-à-dire l’épargne des Africains soient investis à travers les banques dans des projets de long terme qui apportent de la transformation économique, qui créent de l’emploi et qui créent des emplois durables et verts si possible.

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