Reçu avec les honneurs le 11 octobre 2024 à Paris par le Club des investisseurs français en Afrique (CIAN), Mohamed Kettani, président d’Attijariwafa Bank, a présenté la vision de son institution devant une salle comble. Constatant que les banques étrangères quittent progressivement le continent, probablement en raison, a-t- il souligné en substance, du durcissement des règles de compliance et de conformité, lesquelles exigent des filiales africaines des mêmes standards que les entités mères, M. Kettani, avec ses 12 millions de clients, a ironisé. « À ceux qui quittent, nous disons merci ».
En effet, Attijariwafa Bank est bien présente et prête à combler ce vide. Implantée dans 27 pays, dont 15 en Afrique, la banque leader au Maghreb et en Afrique de l’Ouest et du Centre, se déclare prête à accompagner les investisseurs et opérateurs français en Afrique. Face aux inquiétudes liées aux retraits de BNP Paribas et de Société Générale du continent africain, ces grands clients français cherchent désormais des partenaires de proximité offrant des solutions attractives dans plusieurs pays.
Avec un réseau de 7 309 agences et 20 000 collaborateurs, Attijariwafa Bank couvre l’ensemble de l’Afrique francophone, à l’exception notable de l’Algérie. Le président a indiqué que la prochaine étape pour la banque marocaine serait de se renforcer en Afrique anglophone. Déjà présente en Égypte après le rachat de Barclays, Attijariwafa Bank explore plusieurs pistes en Afrique de l’Est et du Sud, sans vouloir en dire plus, conformément aux règles de communication des sociétés cotées.
Banquier et fin analyste, M. Kettani a partagé plusieurs indicateurs sur les défis du continent africain. Architecte de la fusion entre Wafa Bank et la BCM, fusion qui a donné naissance à Attijariwafa Bank il y a 20 ans, il a également souligné la relation stratégique qui lie le Maroc à la France. Plus de 1 000 entreprises françaises, dont la quasi-totalité du CAC 40, sont implantées au Maroc. La France est le premier investisseur étranger dans le royaume, avec 8 milliards d’euros d’investissements directs étrangers (IDE). « Cela n’est pas le fruit du hasard », a expliqué le banquier, soulignant la consolidation des relations historiques entre les deux pays. Concrètement, les investisseurs français sont attirés par la crédibilité élevée du Maroc en tant que destination d’investissement. Le royaume bénéficie de la meilleure notation d’investissement en Afrique, avec des évaluations positives des trois principales agences de notation internationale. Le Maroc présente un endettement de 70 % du PIB, principalement lié à des projets structurants, une inflation moyenne de 1,2 % entre 2010 et 2019, et un taux de change stable.
Bien que la convertibilité du dirham, la monnaie marocaine, ne soit pas encore totale, le royaume garantit le transfert de capital, le rapatriement des dividendes et des plus-values. « La monnaie et l’inflation sont gérées de manière rigoureuse, avec un matelas de devises structurel sur une longue période », a-t-il ajouté. Le dirham évolue dans un panier de devises composé de 60 % d’euros et 40 % de dollars, avec un couloir de flexibilité maîtrisé. À seulement 14 kilomètres du continent européen, avec lequel il a un accord de bon voisinage, le Maroc se positionne comme une plateforme de « relocalisation intelligente et équilibrée » vers l’Afrique. Le royaume dispose de solides arguments, étant signataire de 55 accords de libre- échange, dont avec les États- Unis et l’Union européenne.
Sous le règne de Mohammed VI, un programme massif d’infrastructures a été déployé, faisant passer la capacité énergétique de 4 000 à 11 000 MW entre 2002 et 2022, et étendant le réseau autoroutier de 400 à 1 900 km sur la même période, avec 2 000 km supplémentaires prévus d’ici 2030. Le royaume mise également sur le développement du TGV, avec l’objectif de réduire le trajet Marrakech-Casablanca à 43 minutes d’ici 2029, contre 2 heures actuellement. Les ports de Dakhla au Sud et de Nador au Nord-Est viendront compléter le maillage logistique initié par le port de Tanger.
De son côté, Royal Air Maroc a engagé un programme d’acquisition de 150 appareils pour étendre ses dessertes, au-delà des 40 destinations africaines actuelles. Sur un autre plan, le Maroc prévoit l’acquisition de 8 centrales de dessalement avec une capacité de 1,3 milliard de mètres cubes par an. Cette stratégie d’investissement dans les infrastructures a renforcé l’attractivité du Maroc, attirant notamment l’industrie automobile française. Le pays exporte 700 000 véhicules à partir des usines de Tanger et de Kénitra. La stratégie royale, fondée sur la promotion du secteur privé, la protection sociale et l’éducation, vise à élargir la classe moyenne et à réduire la précarité. Dans le but d’améliorer en continu l’environnement des affaires, le Maroc s’est doté d’une nouvelle charte d’investissement, offrant les mêmes conditions aux investisseurs nationaux et étrangers.
En plus des avantages financiers, les projets stratégiques bénéficient de subventions allant jusqu’à 30 %. Le fonds souverain de 4,5 milliards d’euros, avec un effet de levier potentiel de 45 milliards d’euros, complète ce dispositif. Bref, le Maroc est devenu un hub multidimensionnel à la veille de l’ouverture de la Zone de libre- échange continentale africaine (ZLECAF). « L’Union européenne et la France doivent cesser de considérer l’Afrique comme un problème, mais plutôt comme un partenaire », a déclaré Mohamed Kettani. « Nous sommes condamnés à une coopération gagnant-gagnant », a ajouté celui qui est également co-président du Club des chefs d’entreprise Maroc-Afrique.
Alors que la coopération entre la France et le Maroc entre dans une nouvelle dynamique, le royaume insiste sur un partenariat équilibré dans les deux sens. Bien que les investissements marocains en France soient encore modestes comparés aux flux inverses, ils sont passés de 366 millions d’euros il y a 12 ans à 1,8 milliard d’euros en 2023, faisant du Maroc le premier investisseur africain en France.
Premier investisseur en Afrique du Nord, de l’Ouest et du Centre, le Maroc plaide pour des projets régionaux, notamment le gazoduc Nigeria- Maroc, qui devrait bénéficier à 13 pays. M. Kettani a insisté sur l’importance de résoudre le problème de l’accès à l’énergie pour soutenir le développement de l’Afrique. « Penser que l’on peut se développer sans résoudre le problème de l’électricité est une illusion », a-t-il affirmé. Ce gazoduc est donc une initiative essentielle. Le continent, qui représente moins de 1 % de la production mondiale d’énergie solaire, doit placer cette question de l’énergie au cœur de ses priorités. Selon la Banque mondiale, l’Afrique devra investir 100 milliards de dollars au cours des 15 prochaines années pour parfaire son intégration économique. Le potentiel de relocalisation entre la France et le Maroc pourrait jouer un rôle crucial dans cette dynamique.
