Alors que les élections législatives de novembre approchent, le Sénégal s’engage dans une guerre des chiffres. Une bataille où l’arme principale n’est autre que les statistiques budgétaires, devenues le centre d’un débat explosif. D’un côté, le gouvernement actuel dirigé par Ousmane Sonko, fraîchement installé, pointe du doigt une gestion économique désastreuse héritée du régime précédent. De l’autre, l’ombre des anciens dirigeants, certains toujours aux affaires, comme Cheikh Diba, actuel ministre des Finances et du Budget, qui fut directeur de la programmation budgétaire sous l’ancien régime. Dans ce contexte, difficile de prétendre à une véritable rupture sans qu’un parfum de continuité ne vienne assombrir le discours officiel.
La révélation-choc qui a tout déclenché ? Un déficit budgétaire qui serait non pas de 5,5 % comme annoncé entre 2019 et 2023, mais de 10,4 %. Et comme si cela ne suffisait pas, la dette publique serait, elle aussi, beaucoup plus lourde : près de 87 % du PIB en 2023, contre les 73 % officiellement déclarés. Autant dire que si ces chiffres étaient des performances sportives, le Sénégal se retrouverait non pas sur le podium, mais plutôt à lutter pour franchir la ligne d’arrivée sans s’effondrer sous le poids des dettes.
Cheikh Diba est attendu de pied ferme. Ancien pilier du système, aujourd’hui en charge de faire la lumière sur ces anomalies budgétaires, il se trouve dans une position pour le moins inconfortable. Comment justifier ces écarts sans tomber dans l’auto-incrimination ? Difficile de jouer la carte de l’expert indépendant quand on était dans le cockpit pendant que le déficit s’envolait à des hauteurs stratosphériques. Et pourtant, c’est à lui qu’incombe la tâche de justifier ou de corriger cette « arithmétique créative » des années passées.
Mais ne nous y trompons pas : cette guerre des chiffres ne se limite pas à des ajustements comptables. Elle cache un enjeu politique majeur. Ousmane Sonko, en chef de file d’un gouvernement prônant la transparence et la rigueur, a promis de redresser le pays. Mais comment opérer une rupture nette avec un passé quand tant d’acteurs de ce même passé sont encore en poste ? Réformer un système auquel on a participé revient à s’engager dans une danse périlleuse. Diba et ses collègues doivent donc prouver qu’ils sont capables de renverser la vapeur, tout en évitant de s’attirer les critiques sur leur propre rôle dans la dérive économique.
Et là où l’humour côtoie la réalité amère, c’est que cette guerre des chiffres n’est pas une simple querelle politique. Elle a des répercussions bien concrètes. Le FMI a déjà été sollicité pour retarder certaines échéances, et les partenaires internationaux, tout comme les citoyens sénégalais, observent cette danse des chiffres avec une certaine anxiété. Derrière chaque pourcentage caché se trouvent des emplois, des infrastructures, des services sociaux qui risquent de ne plus être financés. L’addition, elle, est bien réelle, et les citoyens en paient déjà les premiers frais.
Au final, la guerre des chiffres qui s’annonce sera plus qu’un duel de discours techniques ou de données budgétaires. Elle déterminera le futur économique et politique du Sénégal. Car si rétablir la vérité sur les finances est une nécessité, redonner confiance aux Sénégalais et aux investisseurs sera le vrai défi à relever pour Ousmane Sonko et son gouvernement. Les législatives de novembre auront peut-être lieu dans ce contexte, mais le verdict sur la gouvernance économique, lui, est encore suspendu aux réponses de figures comme Cheikh Diba. Comme le disait si bien Alfred Sauvy, « les chiffres, ces êtres fragiles qui avouent tout sous la torture. »




