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Rencontre avec Marcio Cruz, économiste principal chez l’IFC 

En marge de l’Africa CEO Forum tenu à Kigali, la Société financière internationale (IFC) a publié, le 16 mai 2024, un rapport mettant en lumière d’importantes opportunités de transformation numérique en Afrique, dont pourraient bénéficier plus de 600 000 entreprises formelles et 40 millions de micro-entreprises. L’auteur de ce rapport répond aux questions de Financial…

Marcio Cruz

En marge de l’Africa CEO Forum tenu à Kigali, la Société financière internationale (IFC) a publié, le 16 mai 2024, un rapport mettant en lumière d’importantes opportunités de transformation numérique en Afrique, dont pourraient bénéficier plus de 600 000 entreprises formelles et 40 millions de micro-entreprises. L’auteur de ce rapport répond aux questions de Financial Afrik.


Propos recueillis par Soraya Bakary


Quels sont les secteurs d’activité en Afrique les plus susceptibles de bénéficier des opportunités de transformation numérique?

Les entreprises de tous les secteurs peuvent bénéficier de la transformation numérique, mais il existe différents degrés de numérisation. Les besoins en matière de transformation numérique varient d’un secteur à l’autre. Pour les entreprises agricoles, l’amélioration de l’accès aux outils numériques tels que la connectivité internet et les ordinateurs dans les zones rurales permettra à ces entreprises d’obtenir des informations en temps réel sur les prix, de faciliter l’accès aux connaissances et aux marchés et, pour les entreprises les plus avancées, d’utiliser des technologies de précision pour améliorer la productivité.

Dans le secteur des services, de nombreuses entreprises africaines ont adopté les paiements numériques avancés dans leurs opérations. Cependant, elles ont encore du mal à numériser les processus autres que les paiements. En outre, le renforcement de leur présence numérique favorise l’intégration à d’autres économies du continent, en particulier à mesure que des accords commerciaux tels que la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) prennent racine.

Le manque d’utilisation intensive des technologies numériques après leur adoption est un défi cohérent que nous observons dans les entreprises en Afrique. Les entreprises qui ont déjà adopté les outils numériques, tels que les téléphones portables, les ordinateurs et l’internet, n’utilisent pas ces technologies pour effectuer des tâches productives, et lorsqu’elles les adoptent, ce ne sont pas les principales technologies qu’elles utilisent pour effectuer ces tâches. Une grande partie de ces entreprises s’appuie encore sur des processus manuels pour leurs opérations quotidiennes.


Comment la transformation numérique peut-elle aider à surmonter certains des défis économiques auxquels sont confrontées les entreprises africaines, en particulier les micro-entreprises?

Les technologies numériques peuvent permettre d’obtenir des informations, de mettre en œuvre de meilleures pratiques de gestion, d’acquérir des compétences pour accroître la productivité, d’entrer en contact avec des fournisseurs et des clients, et d’élargir les marchés. Environ 80 % des micro-entreprises disposent d’un téléphone portable, mais la plupart d’entre elles n’ont toujours pas de connexion internet ou d’ordinateur, et seule une faible proportion utilise les technologies numériques pour effectuer des tâches productives. Cependant, certaines similitudes apparaissent parmi les entreprises formelles comptant cinq travailleurs ou plus, notamment l’utilisation de paiements numériques avancés comme point d’entrée le plus courant de la numérisation parmi les micro-entreprises. Cependant, moins de 10 % des micro-entreprises utilisent les technologies numériques pour effectuer des tâches productives.

Selon nos estimations, jusqu’à 40 millions de micro-entreprises pourraient bénéficier d’une augmentation et d’une amélioration de leur utilisation des technologies numériques. Cela signifie plus d’opportunités pour leurs entreprises, mais aussi plus de travailleurs qui apprennent et utilisent les technologies numériques. L’impact potentiel de la transformation numérique dans l’agriculture et le commerce de détail peut être significatif, sachant que 83 % des emplois en Afrique se trouvent dans l’économie informelle et que de nombreuses entreprises de commerce de détail sont dirigées par des femmes.


Quels sont les principaux obstacles à la mise en place de solutions numériques pour les entreprises en Afrique, et comment les surmonter?

Il existe une série d’obstacles à la numérisation des entreprises en Afrique. Le manque d’infrastructures, en particulier la connectivité du milieu et du dernier kilomètre, les coûts élevés de la technologie, les déficits en matière de culture numérique et les coûts d’apprentissage, ainsi que le manque de financement pour les mises à niveau technologiques, empêchent les entreprises de numériser leurs opérations. Parmi tous ces facteurs, le coût de la technologie est un obstacle majeur à la numérisation, les entreprises africaines payant jusqu’à 35 % de plus pour les machines et équipements numériques et 20 % de plus pour les logiciels standard que dans d’autres régions. Les accords commerciaux tels que la ZLECA devraient réduire les droits de douane pour les produits numériques dans la région, mais ils pourraient avoir des implications limitées sur la réduction des coûts, étant donné que de nombreux produits numériques sont importés de l’extérieur de la région.

Pour s’assurer que les entreprises adoptent et utilisent les technologies numériques à des fins productives, il est important de cibler chacun de ces obstacles, en mettant particulièrement l’accent sur la nécessité de rendre la technologie numérique plus abordable. Premièrement, des investissements dans l’infrastructure du milieu et du dernier kilomètre sont nécessaires pour réduire les prix du haut débit, avec un besoin estimé à 6,4 milliards de dollars par an dans l’infrastructure du milieu et du dernier kilomètre. Deuxièmement, la promotion d’un écosystème dynamique de startups peut permettre de développer des solutions innovantes, plus simples et plus abordables, adaptées aux besoins des entreprises africaines. Par exemple, les petites entreprises n’ont peut-être pas besoin de solutions très sophistiquées comme des systèmes complets de planification des ressources de l’entreprise (ERP), mais plutôt d’outils numériques plus simples et rentables qui leur permettent de numériser certaines de leurs fonctions commerciales. Troisièmement, les entreprises africaines sont confrontées à d’importants déficits de financement pour l’adoption des technologies; par exemple, pour les technologies d’administration des entreprises, ces déficits sont estimés entre 1,4 et 2,7 milliards de dollars. Il est essentiel de veiller à ce que les entreprises aient accès au financement nécessaire à leur transformation numérique. Enfin, la politique commerciale est cruciale pour cibler directement l’accessibilité financière. La simplification des réglementations en matière d’importation et d’exportation, en particulier la réduction des droits de douane sur les produits technologiques provenant de l’extérieur de la région africaine, peut rationaliser le processus d’acquisition des équipements et des outils nécessaires pour les entreprises. L’intégration commerciale régionale peut également favoriser la convergence des réglementations (exigences en matière de capital, taxes, normes, propriété intellectuelle, etc.), ce qui élargit les marchés pour les solutions numériques.


Quelles sont les initiatives spécifiques que l’IFC a mises en place ou prévoit de mettre en place pour promouvoir la transformation digitale en Afrique?

L’IFC a lancé des initiatives visant à lever les obstacles à l’adoption du numérique dans trois domaines : Soutenir le développement de l’infrastructure nécessaire dans la région ; contribuer à l’amélioration de l’écosystème entrepreneurial et au financement de startups innovantes ; et soutenir le flux de crédit vers les PME.

Dans le domaine des infrastructures, par exemple, l’IFC a financé le câble sous-marin EASSy en 2008, le premier câble desservant la côte est de l’Afrique et un système pionnier de connectivité numérique à accès ouvert dans la région. Au fil des ans, l’IFC a fourni plusieurs tours de financement à la West Indian Ocean Cable Company (WIOCC), un consortium de plusieurs grands opérateurs de télécommunications, l’aidant à devenir la première « dorsale numérique » d’Afrique, avec un vaste réseau de 75 000 km de fibres terrestres, des participations dans 6 autres câbles sous-marins et plusieurs centres de données ultramodernes. Ces investissements, et bien d’autres encore, ont permis de connecter différentes parties de l’Afrique, d’accroître la concurrence sur le marché de la connectivité et de réduire considérablement les prix de la connectivité. Si la connectivité haut débit reste cruciale en Afrique, l’IFC investit aussi activement dans l’infrastructure cloud, comme dans son partenariat avec Liquid Intelligent Technologies. Ces investissements dans le cloud favorisent un écosystème de services qui améliorent l’adoption du numérique par les entreprises, une priorité soulignée dans votre rapport.

L’IFC investit également dans des technologies de rupture, des startups et des modèles d’entreprise en phase de démarrage qui ont le potentiel de bouleverser les industries. Par exemple, notre programme Catalyst soutient les incubateurs et les accélérateurs. Grace à ce programe, nous avons investi dans des fonds d’amorçage et des accélérateurs en Afrique.  Nous soutenons actuellement des entreprises en phase de démarrage dans toute l’Afrique par le biais des investissements de notre portefeuille de fonds de capital-risque et de fonds Catalyst. Enfin, une fois que les startups à fort potentiel d’impact atteignent un stade où elles peuvent être investies, l’IFC investit directement dans celles qui peuvent bouleverser ces marchés. Par exemple, nous avons investi dans des startups de fintech, de commerce électronique et d’agtech en Afrique qui ont considérablement amélioré la diffusion des technologies (par exemple, Wave en Côte d’Ivoire et au Sénégal, Trade Dépôt au Nigeria, et Pula dans plusieurs pays africains). 


Comment les gouvernements africains peuvent-ils travailler avec des organisations comme l’IFC pour maximiser les avantages de la transformation numérique pour leurs économies ?

Plusieurs politiques sont nécessaires pour débloquer les investissements privés susceptibles de favoriser la numérisation des entreprises. Elles englobent de nombreux éléments complémentaires tels que l’accès à l’électricité, le capital humain, les réglementations, la concurrence et l’accès au financement qui permet l’utilisation des technologies numériques. Le Groupe de la Banque mondiale propose plusieurs instruments financiers pour soutenir ce processus, y compris des produits adaptés aux besoins des secteurs public et privé. Nous pouvons également faciliter l’accès et l’échange de connaissances entre les pays, les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques du monde entier, afin d’aider les gouvernements et le secteur privé à identifier des solutions adaptées aux défis locaux, tout en tirant parti de l’opportunité d’apprendre des expériences réussies pour le développement du secteur privé.

À titre d’exemple, la banque mondiale a soutenu le câble sous-marin entre la côte africaine et l’Europe, lancé en 2012. Cet investissement a complété les connexions précédentes, telles que Atlantis-2 en 2000 et South Atlantic-3/West Africa Submarine Cable en 2002. Cette infrastructure a jeté les bases d’un meilleur accès et d’une réduction des coûts de l’internet à haut débit au Sénégal et dans les pays voisins. Les réformes réglementaires résultant de ces opérations ont facilité l’entrée et l’expansion des start-up technologiques. En 2018, l’IFC a réalisé des investissements supplémentaires dans un fonds de capital-risque dédié au financement de start-up technologiques à travers l’Afrique, y compris au Sénégal. Plus récemment, un prêt supplémentaire de la Banque mondiale à la région comporte un volet soutenant la mise à niveau des technologies numériques par les entreprises, en fournissant une assistance technique. Les actions complémentaires, y compris les investissements dans l’infrastructure numérique, les réformes réglementaires, le financement de startups technologiques innovantes, et le financement et l’assistance technique pour les entreprises qui adoptent la technologie numérique, en étroite collaboration avec le gouvernement et le secteur privé, ont soutenu le processus de transformation numérique du Sénégal.

Un autre exemple pratique concerne le commerce. Réduire le coût du commerce des biens numériques et faciliter l’intégration des services numériques est une étape importante pour rendre la technologie plus abordable. Le Groupe de la Banque mondiale peut apporter un soutien technique aux politiques commerciales, sur la base d’une analyse technique et de l’expertise des praticiens, tout en fournissant des instruments financiers pour la mise en œuvre des politiques. À l’IFC, nous avons également des programmes spécifiques pour les banques commerciales offrant des instruments financiers pour le commerce, qui peuvent permettre au secteur privé de tirer parti des opportunités découlant des réformes commerciales.

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