Dans son projet, le candidat Bassirou Diomaye Faye, 43 ans, propose la suspension des accords de pêche avec l’Union Européenne, la renégociation des contrats de maintenance liés aux infrastructures (BRT, TER, Autoroutes, etc), la révision des contrats sur les hydrocarbures. Ci-dessous, un survol de son programme plutôt nationaliste et endogèniste mais sans tomber dans la révolution.
Bassirou Diomaye Faye qui fait partie des 19 candidats devant s’affronter le 24 mars, date du premier tour des présidentielles sénégalaises, insiste sur le renforcement de l’autonomie économique du Sénégal. Sa coalition propose un modèle d’un État interventionniste pour un développement endogène. «Pour éviter le risque d’asservissement économique de notre pays, nous engagerons une endogénéisation de l’économie en promouvant nos entreprises privées nationales tout en s’ouvrant vers une coopération internationale multiforme», lit-on dans son programme.
De la politique de priorité nationale réservant aux entrepreneurs et producteurs locaux une proportion des marchés de la commande publique, à la dénonciation de certains engagements avec les partenaires internationaux, celui qu’on présente comme le principal bénéficiaire de la loi d’amnistie votée le 6 mars, prône une sorte de souverainisme économique qu’il restera à confronter aux réalités du marché.
Les Investisseurs directs étrangers (IDE) sont certes admis dans le programme du candidat Diomaye mais seulement dans des secteurs où le pays présente une balance commerciale déficitaire. Le membre de l’ex parti dissous Pastef, incarcéré depuis un an pour « outrage à magistrat », entend mettre en pause les accords de pêche actuels avec l’Union Européenne et faire auditer le pavillon sénégalais.
Diomaye Faye compte réserver certaines zones maritimes, la Zone économique exclusive (à l’intérieur des 12 miles de la côte) à la pêche artisanale, rénover les infrastructures routières et ferroviaires, et promouvoir des énergies alternatives pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles.
Dans la foulée, le candidat qui a bénéficié de l’onction de son leader Ousmane Sonko (également en prison et devant bénéficier de la loi d’amnistie) entend aussi revoir les termes des contrats d’infrastructure et d’hydrocarbures pour garantir des bénéfices plus avantageux pour le Sénégal.
Haro à l’hyper-présidentialisme
Sur le plan institutionnel, le secrétaire général et membre fondateur du parti dissous Pastef, suggère une réduction des pouvoirs présidentiels, l’introduction d’un poste de vice-président et la suppression de la fonction du premier ministre. “Nous mettrons fin à la concentration des pouvoirs entre les mains du Président de la République en instituant sa responsabilité, sa révocabilité et son obligation de rendre des comptes.” Dans cet élan réformiste, qui nécessitera une majorité qualifiée au parlement de la prochaine législature, le « Conseil constitutionnel » sera transformé en une «Cour constitutionnelle» qui sera au sommet de l’organisation judiciaire.
De même la CENA, direction des élections sous tutelle du ministère de l’intérieur, deviendra la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI). Le candidat qui a introduit sans résultat jusque-là quatre recours pour sa liberté provisoire, entend automatiser l’inscription sur le fichier électoral dès la confection de la carte nationale d’identité.
Réforme de l’administration
La réforme de l’administration est inscrite dans les priorités du candidat qu’on présente comme «anti système». “ Nous instaurerons la numérisation de l’administration en dématérialisant toutes les procédures administratives régulières”. Le concours et l’appel à candidature sera systématique pour tout recrutement dans la fonction publique. L’administration verra sa neutralité renforcée avec l’interdiction du militantisme politique aux directeurs de certains départements ministériels (par exemple les régies financières) et les sociétés d’État.
La BNDE, Fonsis, Fongip et DER fusionnées
Sur le plan économique et financier, le candidat envisage la fusion de plusieurs dispositifs de financement en une unique banque publique d’investissement. “Nous rationaliserons les dispositifs existants (BNDE, FONSIS, FONGIP, DER) par la création d’une seule et unique banque publique d’investissement du Sénégal (BPIS)”. Reste à savoir quelle place sera véritablement réservée à la DER promue aussi à un mariage avec l’ADPME dans une future Maison de l’Entrepreneur. Cette structure, lit-on, regroupera dans un seul établissement tous les services d’appui, d’accompagnement et de formation à l’entrepreneuriat avec « la fusion de la Délégation générale à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ) et de l’Agence de Développement et d’Encadrement des Petites et Moyennes Entreprises ADEPME) ».
Si le destin de la DER est flottant, celui de la Banque publique d’investissement du Sénégal (BPIS) semble devoir se prolonger pour drainer la puissance financière de la diaspora et la mettre au service de la renaissance économique et sociale du Sénégal. « Pour cela, des filiales de la Banque publique d’investissement du Sénégal (BPIS) seront ouvertes dans la diaspora » .
Service minimum pour l’entreprenariat
Parmi les réformes au service des entrepreneurs, l’amendement de la Loi sur les PME dans le sens de préciser les définitions des acteurs à savoir Entrepreneur, Très Petite Entreprise, Petites et Moyenne Entreprises en tenant compte de leur secteur d’activité, afin que les orientations fiscales aient un impact positif sur chaque type d’acteur.
Également au rang des promesses, l’instauration de la facturation électronique normalisée pour les grandes, petites et moyennes entreprises. Paradoxalement, très peu de réformes ont été proposées au niveau de la fiscalité par Diomaye Faye. Ni la baisse de l’Impôt sur les sociétés (IS) pour attirer davantage d’IDE encore moins l’harmonisation de différents régimes ou la définition des incitations concrètes à la création des entreprises et à l’auto-entreprenariat, moyen par excellence d’insertion économique et sociale de la jeunesse diplômée.
Concernant l’emploi, il sera créé une seule agence gouvernementale portant les politiques d’emploi dénommée la Grande Agence Gouvernementale sur l’Emploi et le Travail (GAGET) et un bureau du suivi-évaluation. Le code du Travail qui date de 1997 sera réformé pour répondre aux exigences de compétitivité des entreprises et de l’environnement des affaires. Ira-t-on jusqu’à encadrer le droit de grève comme au Bénin ou encore à Singapour dans ses années de rugissement économique ? Introduira -t-on le télétravail ? Le programme du candidat Diomaye est muet sur la question.
Un plan 2050 qui partira des collectivités territoriales
Pour leur part, les collectivités territoriales sont invitées à l’élaboration de Plans Locaux de Développement (PLD). Ces PLD seront articulés et mis en cohérence pour élaborer le plan national de développement à l’horizon 2050. Les fonds PUMA, PUDC et PACASEN seront inclus dans le fonds d’investissement des collectivités territoriales et feront la répartition par priorité définie par les populations.
Endettement et réformes macroéconomiques
Au chapitre des réformes macroéconomiques, le fiscaliste entend mettre en œuvre une stratégie de ralentissement de la vitesse d’accroissement de la dette par la « réduction graduelle et intelligente du déficit budgétaire, l’amélioration de la qualité des dépenses publiques et une fiscalité plus efficace économiquement et socialement » Pour le candidat Diomaye Faye, l’Etat doit s’émanciper “des injonctions des bailleurs de fonds internationaux “. Ira-t-il jusqu’à remettre en cause les différents programmes de coopération entre le Sénégal et le FMI, à savoir le Mécanisme Elargi de Crédit, la Facilité Elargie de Crédit et la Facilité pour la Résilience et la Durabilité ? Les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque Mondiale) travaillent avec le pays depuis 1963.
Le candidat Diomaye entend en outre mettre en place un « Conseil des Finances Publiques » composé de hauts magistrats financiers et de personnalités qualifiées. Rattachée à la Cour des comptes, cette instance sera chargée de rendre un avis sur le réalisme des prévisions économiques du Gouvernement et la cohérence des objectifs annuels avec les objectifs pluriannuels des finances publiques . Reste à savoir où devra se placer cette institution entre l’ANSD et la direction des prévisions économiques (DPE).
L’Agriculture, la nourrice des batailles
Concernant l’agriculture, le modèle de paysage agricole structuré autour des moyennes exploitations familiales modernisées est privilégié avec une diversification par des filières comme l’apiculture, le maraîchage ou l’aviculture, «capables d’améliorer et de stabiliser les sources de revenus des producteurs». Le candidat compte mettre en place un ambitieux programme de mécanisation de l’agriculture et œuvrer pour un accès des producteurs au crédit ». Une idée brillante mais qu’il restera à concrétiser dans un cadre communautaire plutôt strict avec la Banque Agricole comme principale institution à prendre des risques dans la production agricole.
Au delà, Bassirou Diomaye Faye s’engage à affecter 10% du budget national à l’agriculture, conformément à la recommandation de l’Union Africaine (engagement de Maputo puis de Malabo). Attention seulement à ne pas enfoncer une porte ouverte, le Sénégal consacrant déjà 12% de son budget général d’investissement à l’agriculture selon les déclarations du président Macky Sall en septembre 2023 lors du Sommet sur les systèmes alimentaires en Afrique tenu à Dar es Salam, en Tanzanie.
Pas un mot sur le Franc CFA
Bref, à défaut de faire du neuf à tout prix, le candidat Diomaye arrive à définir un projet économique en évitant de faire croire qu’il faut repartir de zéro. Le bilinguisme qu’il promet par la généralisation de l’enseignement de l’anglais à l’élémentaire couplé à l’utilisation progressive des nouvelles technologies (TIC) dans les enseignements depuis l’école primaire, colle bien à l’air du temps. Idem pour le renforcement des routes et voies ferroviaires qu’il faudrait toutefois concilier avec son dispostif pour freiner la dette.
Par contre, la nouvelle couverture sanitaire universelle (CSU) en lieu et place de la couverture médicale universelle (CMU), risque de passer comme un simple changement d’identité visuelle tant on sent les mêmes objectifs dans deux sigles différents.
Sur l’intégration africaine, parent pauvre du débat économique sénégalais, le candidat entend promouvoir l’intégration économique de la sous région en renforçant le Tarif Extérieur Commun de la CEDEAO. Par calcul politique peut être, Bassirou Diomaye Faye ne dit presque pas un mot sur la Zone de libre échange continental (ZLECA), l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ou encore le Franc CFA. De la realpolitik ?




