Dans une arène politique en ébullition, le Sénégal se retrouve face à un afflux exceptionnel de candidats prêts à briguer la magistrature suprême aux élections présidentielles de février 2024. Avec 190 potentiels postulants ayant retiré la liste des parrainages auprès de la direction générale des élections, les sénégalais auront l’embarras du choix. Des anciens Premiers ministres aux activistes, syndicalistes, des orpailleurs des réseaux sociaux à Anta Ngom du Groupe Sedima, en passant par la sublime chanteuse Queen Bizz (photo), l’échiquier politique du pays de Senghor semble saturé de prétendants, portant en eux les espoirs, les ambitions, les prétentions, les frustrations et, il faut le dire, les symptômes avancés d’une certaine paupérisation de la chose politique.
Le phénomène interroge : est-ce une manifestation éclatante de la démocratie, ou plutôt le reflet d’une politique éclatée dans 336 partis encombrée par des ambitions personnelles, des postures, de l’imposture et, par conséquent, moins efficace ?
Les parrainages citoyens ou indirects (via les élus) et la caution financière de 30 millions de FCFA semblent être de faibles barrières pour ceux qui rêvent d’un grand soir.
Mais loin de s’en offusquer, d’aucuns estiment que cette effervescence devant la porte de l’arène présidentielle pourrait symboliser une démocratie inclusive où chaque citoyen a le droit de rêver d’un destin national sous réserve de remplir les conditions prévues. De ce fait, le pluralisme des candidatures, certes un cauchemar logistique et administratif, peut s’interpréter comme un reflet d’une certaine vitalité démocratique du Sénégal, où la parole est libre et la compétition politique, ouverte.
Cependant, cela amène à une réflexion profonde sur la nature du système démocratie. Doit-il agir comme une écrémeuse qui filtre, sélectionne et installe les meilleurs au sommet ? A moins que cela ne soit le rendez-vous des seuls fortunés, des grandes célébrités et des fonctionnaires investis de la dignité de l’Etat ?
En tout cas, la démocratie Senghorienne élitiste, traditionnellement réservée aux hauts diplômés, aux chevaliers politiques, aux initiés de l’arène politique, est remise en question. Cette élite politique, qui s’est longtemps considérée comme la détentrice légitime du feu sacré se trouve bousculée par une vague d’aspirants divers et variés.
De l’autre côté, se dessine une démocratie populaire, une scène où même Diogène pourrait postuler. Faut-il s’en réjouir sans réserve ? La multiplicité des prétendants ne risque-t-elle pas de diluer la pertinence du discours politique ? Les projets politiques peuvent-ils se distinguer et avoir le temps suffisant d’antenne dans cette mer tumultueuse d’opinions et d’ambitions ? Dans un tel contexte, le danger est que la clarté du débat démocratique soit brouillée, les électeurs perdus dans un labyrinthe de promesses et de visions.
Bref, la démocratie sénégalaise est à la croisée des chemins. Se féliciter de cette cuvée de postulants à la charge suprême serait célébrer l’expression ultime de la démocratie participative. C’est voir en chaque candidature l’expression de la diversité et de la richesse des opinions et des visions pour le Sénégal. S’en plaindre serait craindre une dilution de l’essence même de la démocratie, où la clarté des choix est éclipsée par la multitude des voix.
Il s’agit peut-être de trouver un équilibre entre l’élitisme et le populisme, entre l’exclusivité et l’inclusion, afin de préserver la cohérence et la clarté du débat démocratique. Une démocratie forte est une démocratie qui sait écouter toutes les voix, mais aussi qui sait canaliser les débats vers la construction d’une vision commune.
Aussi, cette profusion de candidats est peut-être l’occasion de revisiter les modèles démocratiques africains, le graal étant de parvenir à un système où chaque voix compte et où le débat démocratique reste clair, cohérent et constructif.
