Bouc émissaire idéal en raison de ses origines et du caractère conservateur de la haute finance, le franco-ivoirien Tidjane Thiam a quitté Crédit Suisse en 2020 après y avoir officié pendant cinq ans. Arrivé de la compagnie d’assurance Prudential PLC en 2015, au son du tambour médiatique, le “premier noir” à diriger la banque suisse, une institution vieille de 167 ans, a été poussé vers la sortie suite à un scandale de filature et d’espionnage présumés de l’un de ses subordonnés. Comme si cela ne suffisait pas, le polytechnicien se voit aujourd’hui mêlé à la chute du fleuron bancaire suisse. La Tribune de Genève lui reproche d’avoir « affaibli les contrôles internes et d’avoir causé une importante perte ». Deux ans après son départ, en novembre 2022, alors que l’action de la banque était tombé à 2,667 Francs Suisse, son plus bas en trente ans, celui à qui on prête des ambitions présidentielles dans son pays d’origine, défendait un bilan « positif » dans Financial Times.
Le successeur du banquier ivoirien, Thomas Gottstein, fait face depuis février 2020 à une série de difficultés. Il y a d’abord les débâcles des fonds liés à Greensill et à la société d’investissement Archegos, soit un trou de 5 milliards de dollars pour Crédit Suisse. Puis, en mars 2021, la liquidation des fonds liés à la société d’affacturage britannique Greensill, qui a déposé le bilan, avec une ardoise de 10 milliards de dollars investis dans les « Supply Chain Finance ». Autre déconvenue, les amendes de 475 millions de dollars versés aux autorités britanniques et américaines dans le cadre de levées de fonds liés au Mozambique.
Il s’agit d’un dossier gênant où Credit Suisse avait accordé 1,3 milliard de dollars de prêts à la République populaire du Mozambique entre 2012 et 2016 pour financer des projets de surveillance maritime, de pêche et de chantier naval. L’argent avait été en partie détourné pour des pots-de-vin. Le Mozambique a également arrangé un prêt avec Credit Suisse sans en informer le Fonds monétaire international.
Autant de scandales qui forceront Thomas Gottstein à jeter l’éponge en juillet 2022. Le nouveau CEO de la banque, Ulrich Körner, un ancien d’UBS, assiste impuissant à la descente aux enfers. D’aucuns pointe du doigt l’ancien président de Crédit Suisse, Urs Rohner, aux commandes entre 2011 et 2021 et qui a joué un rôle majeur dans le départ de Tidjane Thiam. Depuis, le conseil d’administration de la deuxième banque suisse est devenu un véritable moulin. Le Portugais Antonio Horta-Osorio n’y restera pas plus de 8 mois, remplacé en avril 2022 par Axel P. Lehmann.
L’instabilité managériales est payée cash par les actionnaires. En 2021, la banque accuse une perte de 1,65 milliard de Franc Suisse. En 2022, l’addition se corse avec une perte de 7,29 milliards de francs suisses. Un plan de restructuration est enclenché. La banque supprimera 9 000 emplois et entamera une augmentation de capital de 4 milliards de Francs Suisse permettant à Saudi National Bank de devenir actionnaire à hauteur de 10% contre 5% chacun pour Qatar Investment Authority, le groupe saoudien Olayan et la société de placement Blackrock.
Les retraits de fonds, signe de la rupture de confiance, ont atteint 123,2 milliards sur l’ensemble de l’année 2022, dont 110,5 milliards durant le quatrième trimestre. En mars 2023, le pronostic vital de la banque est engagé. Le 8 mars, Credit Suisse reporte la publication de son rapport annuel après un appel de la Securities and Exchange Commission la nuit précédant la date de remise du rapport. Dans ce document, la SEC remet en question les révisions des états des flux de trésorerie de 2019 et 2020, ainsi que les contrôles connexes, renseigne Morning Star.
Le 14 mars, la banque reconnaît des faiblesses importantes dans son contrôle financier et annonce la fin des primes du conseil d’administration. Le 16 mars, la Saudi National Bank annonce qu’elle ne va certainement pas injecter des fonds dans Crédit Suisse pour des contraintes réglementaires. L’action de la banque chute de 24%. La Banque Nationale Suisse injecte 50 milliards au secours de Crédit Suisse mais cela ne suffit pas à restaurer la confiance. Les retraits se poursuivent au rythme de 10 milliards de dollars par jour, annonce Wall Street Journal. Au bout de la course, UBS rachète sa rivale le 19 mars à raison d’une action propre pour 22,48 actions Credit Suisse. La transaction valorise l’établissement à quelque trois milliards de francs suisses ou 76 centimes par action Credit Suisse.
