A l’avant-veille de son déplacement en Afrique centrale qu’il entame ce mercredi 1er mars et jusqu’au 5 mars, le président français a annoncé un renouveau du partenariat, y compris militaire, qu’il propose aux pays africains en lieu et place de la Françafrique. Le volet sécuritaire était le plus attendu, mais il n’a pas évité le sujet de la gouvernance monétaire et du franc CFA d’Afrique centrale, ni celui du soutien à certains présidents de la région. Décryptage sur les retombées éventuelles pour les populations africaines.
« En finir avec le pré carré et assumer de traiter avec la société civile ! » Tels sont les objectifs annoncés lundi soir par la présidence française depuis le Palais de l’Elysée. Un choix délibéré a confié Emmanuel Macron pour donner plus de solennité aux changements de politique sécuritaire et de défense de la France à l’égard du continent. Pour son deuxième déplacement en Afrique subsaharienne depuis sa réélection, le chef de l’Etat a choisi de se focaliser sur les pays du bassin du fleuve Congo. Du 1er au 5 mars, il se rendra successivement au Gabon, pays où se tient le « One Forest Summit » auquel il participera, puis en Angola, au Congo Brazzaville et en République démocratique du Congo (RDC). En juillet 2022, il s’était rendu au Cameroun, au Bénin et en Guinée-Bissau.
Si l’engagement du président français vis-à-vis de la jeunesse du continent et de ses diasporas n’est plus à démontrer, ce 17ème voyage en Afrique depuis son accession au pouvoir restera dans les annales. S’inscrivant dans la continuité de l’agenda partenarial qu’il avait détaillé à la fois en novembre 2017 à Ouagadougou, mais aussi en février 2022 à Bruxelles, le Cchef de l’Etat a déclaré qu’ il n’y avait plus de pré carré français en Afrique ; que les relations y compris des entreprises françaises présentes depuis des lustres sur le continent doivent être « empreintes d’humilité » ; et que la consigne pour les militaires français est d’être le plus invisibles possible.
Présence militaire moins visible
Tirant les leçons de la stigmatisation que la présence de la force Barkhane a entrainé au Mali, suivi par d’autres Etats de la sous-région, il a expliqué que la réorganisation du dispositif militaire français, -pour moins visible qu’il sera-, n’a toutefois pas vocation à être un retrait ou un désengagement, mais se traduira par une « africanisation » ou « mutualisation » des bases françaises. « Là où vous avez des bases, avec des centaines, voire des milliers de militaires français, vous aurez une réduction du nombre de nos militaires qui s’accompagneront d’une montée en charge de leurs partenaires africains, en fonction des besoins qui seront définis et précisés dans le cadre des travaux que le ministre de la Défense aura à conduire avec le CEMA (chef d’État-Major des armées, Ndlr) dans les prochaines semaines », a-t-il précisé.
Hormis dans le cas de Djibouti qui fait partie de la stratégie indo pacifique de la France, partout ailleurs en Afrique les bases françaises seront donc « transformées » pour devenir des académies ou des bases partenariales. Certaines seront même rebaptisées. En RDC, où le président français terminera son périple, l’Ecole de guerre de Kinshasa est un exemple de ce redéploiement. Créée en 2021 avec l’appui de la coopération française, elle forme chaque année des officiers brevetés congolais mais également provenant des pays de la sous-région. Depuis son lancement, 75 officiers ont ainsi été formés. A la demande des autorités congolaises, la France a contribué à ces formations grâce à la présence sur site, comme directeur des études, d’un colonel français breveté de l’Ecole supérieure internationale de guerre de Yaoundé. La France a également financé des missions d’experts intervenant dans les formations. « Ce projet donne entière satisfaction aux autorités congolaises et s’insère parfaitement dans l’approche française visant à se positionner en appui de la montée en puissance des armées africaines, pour que nos partenaires soient pleinement en mesure d’assurer leur propre sécurité. A la demande des autorités congolaises, des discussions sont en cours pour accroitre la dimension régionale de l’école », est-il précisé dans le dossier de presse envoyé par l’Elysée.
Fin du soutien aux présidents à vie ?
Une telle volonté de changement de physionomie, de logique, voire d’empreinte de la présence française sur le continent ne sera pas sans conséquence sur la capacité de certains dirigeants de la région à se maintenir au pouvoir. Emmanuel Macron n’a cité aucun nom, insistant sur le fait que « les bases militaires sont un héritage du passé. » De surcroît, elles servent de prétexte aux opposants à la présence française sur le continent et parfois aussi, de prétexte pour ne pas régler les problèmes politiques sur le terrain,a-t-il reconnu. Et d’avertir : « La France n’est pas une assurance vie pour le règlement des problèmes politiques des différents pays. Son rôle n’est pas de régler toutes les situations en Afrique. » Côté français, il a également demandé aux membres de sa délégation -parmi lesquels de nombreux capitaines d’industrie- que des changements d’attitude se produisent dans la manière de faire des affaires en Afrique : « on a besoin que nos partenaires africains expriment leurs besoins sécuritaires et militaires, l’assument, nous le décrivent. Il faut que nous nous soyons au rendez-vous de ce qu’on doit faire, c’est pourquoi on restera, mais avec une empreinte réduite », a-t- encore ajouté.
Quant au groupe russe Wagner, -qu’il a qualifié de mercenaires criminels-, il constitue, selon lui, « l’assurance-vie des régimes défaillants ou des putschistes. » Leur rôle, a-t-il poursuivi, est de protéger les régimes défaillants ou les putschistes, d’apporter qu’une réponse sécuritaire et d’avoir des comportements de prédation sur les mines, les ressources premières, voire des violences sur les populations, viols et autres : « c’est une philosophie qui est aux antipodes de ce que nous défendons et nous portons ! Je considère, pour ma part, que le rôle qui doit être le nôtre est d’apporter une solution crédible conformément à l’agenda que j’évoquais tout à l’heure. Ma conviction, c’est que les différents Etats africains y compris ceux qui se sont tournés vers cette solution de court-terme finiront par s’en passer parce qu’elle ne sème que le malheur là où elle se déploie », a-t-il confié.
Enfin, questionné sur le franc CFA d’Afrique centrale, qui n’a pas été réformé contrairement au CFA d’Afrique de l’ouest, il a affirmé sa volonté de « faire les mêmes avancées » que lors de son voyage en Côte d’Ivoire en décembre 2019. « A condition, a-t-il précisé, que ce soit à la demande des acteurs, des autorités monétaires et des gouvernements de la région » avec l’objectif, de renforcer l’autonomie et de maintenir la stabilité. « C’est à eux de l’apprécier, de faire des propositions. Moi, j’ai toujours été au rendez-vous », a-t-il ajouté, reconnaissant qu’il y avait « encore beaucoup à faire ». Aujourd’hui, le sujet est dépassionné, s’est-il réjoui.
Enjeux à long terme
Si le chef de l’Etat semble avoir pris toute la mesure de la centralité du rôle de l’Afrique dans le traitement des enjeux globaux, notamment la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité, il n’en est pas moins conscient de l’impérieuse nécessité de relancer l’axe eurafricain. « A un moment de conscience aiguë du risque de fragmentation du monde, sous l’effet des conséquences de la guerre en Ukraine, mais aussi de différents chocs géopolitiques pandémiques que l’on a vécus au cours des dernières années, il est urgent d’honorer les engagements du sommet Europe-Afrique de février 2022 », a confié le conseiller Afrique de l’Elysée dans un briefing en amont. A cette fin, deux commissaires européens, Thierry Breton (infrastructures) et Jutta Urpilainen (partenariats internationaux), rejoindront la délégation française en RDC pour discuter du suivi du partenariat Europe-Afrique.
D’où également la volonté réaffirmée lundi soir de centrer cette visite sur des enjeux de long terme. Il y a d’abord, la protection des biens publics mondiaux. Ce sera le thème central lors du sommet de Libreville au Gabon, pays sur lequel Emmanuel Macron a réfuté tout risque de récupération par le pouvoir dans la perspectives des présidentielles d’août 2023 puisque, a-t-il précisé, « je ne m’y rends pas en visite d’Etat mais dans un cadre multilatéral. » Ensuite, un partenariat dans le domaine de l’agriculture qui sera au centre de sa visite en Angola. Ce pays s’inquiète pour sa souveraineté alimentaire et veut que la France l’accompagne dans ce domaine.
La santé, et notamment de la recherche qui a été si décisive dans la lutte contre la pandémie du Covid-19, recevra une attention toute particulière. À Kinshasa, Emmanuel Macron sera reçu à l’Institut national de recherche biomédicale par le professeur Jean Jacques Muyembe, un éminent virologue congolais à l’origine de la découverte du virus Ebola. Le partenariat dans le domaine de la culture sera également au centre des deux étapes sur les deux rives du fleuve Congo. À Kinshasa, il rencontrera des artistes congolais mais aussi des entrepreneurs de la filière industries culturelles et créatives. Tandis qu’à Brazzaville, l’un des foyers de la France libre, il fera étape dans un des lieux de mémoire important.




