Après un vote africain aux Nations Unies qui avait déstabilisé la France, le Président Emmanuel Macron a souhaité que la 5ème édition du Forum de Paris sur la paix soit l’occasion d’un grand débat sur l’universalisme mis au défi par la guerre en Ukraine, avec des dirigeants politiques et intellectuels du monde entier. C’est le président en exercice de la Cedeao, le Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embalo, qui a été choisi pour lui apporter la contradiction au nom de l’Afrique dans un contexte de retour de la guerre en Europe, de remise en cause de l’ordre international et de risque croissant de fracturation du monde.
Par Christine Holzbauer, Paris.
Dans le cadre du Forum de Paris sur la paix (11-12 novembre) qu’il a créé en 2018, Emmanuel Macron commémore, cette année, les cérémonies de l’armistice de la première guerre mondiale (1914-1918) en rassemblant des personnalités de toutes les régions du monde autour du thème «Surmonter la multicrise.».
Une vingtaine de chefs d’Etat et de gouvernement sont invités dans la capitale française ainsi que des intellectuels venus de tous horizons pour échanger sur le retour de la guerre en Europe, la remise en cause de l’ordre international et le risque croissant de fracturation.
Soucieux de susciter un « dialogue franc et direct », le Chef de l’Etat français a souhaité que cette 5ème édition soit l’occasion d’un grand débat sur l’universalisme mis au défi par la guerre en Ukraine. A cette fin, le 11 novembre, au Palais Brongniart, l’Elysée organise en présence d’Emmanuel Macron un grand débat de haut niveau avec les présidents de l’Argentine (Angel Fernandez), de la Guinée-Bissau (Umaru SissocoEmbalo) et de l’Albanie (Llir Meta) et trois intellectuels de renommée internationale : l’activiste nigériane Comfort Ero, présidente du think tank Crisis Group international, l’ancien diplomate singapourien, Kishore Mahbubani et Dubai Abulhoul, la très jeune fondatrice du Fiker Institute, un think tank très prometteur aux Emirats Arabes Unis (EAU). Autre guest stars attendus, la reine de Jordanie, Rania al-Abdullah, et les princes Amyn et Rahim Aga Khan ainsi que les présidents Al-Menfi (Libye), George Weah (Libéria) et Assoumani (Comores).
Dialogue franc
A New York, en septembre dernier, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, il avait annoncé sa volonté de recréer les conditions d’un dialogue entre les différents continents «à un moment où l’interprétation sur la guerre en Ukraine et ses répercussions à l’échelle globale est de plus en plus difficile », selon ses conseillers. Car, au-delà du cas de la Russie, l’enjeu est d’arriver à parler de la guerre en Ukraine avec les pays africains mais aussi les pays d’Amérique latine et les pays d’Europe, y compris dans un format large lancé à Prague, le 6 octobre dernier (NDLR : lors du premier Sommet de la Communauté politique européenne sous présidence tchèque du Conseil européen) afin d’arriver à « des termes de référence communs sur ce que signifie cette guerre et quelles doivent être les actions à prendre pour contribuer à la désescalade, contribuer à la paix », ont précisé ces sources lors d’un briefing.
Aussi, selon l’Elysée, la rencontre au Palais Brongniart sera-t-elle l’occasion d’insister sur les questions de gouvernance mondiale et de prôner une approche multilatérale pour résoudre la crise alimentaire, assurer la protection des enfants et des civils, lutter contre le déplacement des populations. Y seront également abordés la réforme de l’architecture mondiale de santé pour mieux combattre les pandémies, la coopération Sud-Sud en matière de cyber sécurité, les partenariats dans la culture, les travaux de la COP27. Plusieurs dirigeants d’organisation internationale ont répondu à l’appel : David Beasley, directeur du Programme alimentaire mondial, Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, Mathias Cormann, secrétaire général de l’OCDE, Gilbert Houngbo, directeur général de l’Organisation internationale du travail, Mirjana Spoljaric-Egger, présidente du Comité international de la Croix-Rouge, Jurgain Stock, secrétaire général d’Interpol.
Contradicteur africain
Interrogé sur le choix du président Bissau-Guinéen, qui est l’actuel président en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), pour parler au nom de l’Afrique lors de cette séquence présidentielle, la réponse ne s’est pas faite attendre : « le Président Embalo est actif sur ce front du dialogue Nord-Sud. C’est un Président qui s’est rendu à Kiev, qui s’est rendu à Moscou… Il porte une position équilibrée sur le sujet qui n’est pas une position d’alignement mais de diplomatie indépendante africaine. C‘est comme cela qu’il a été choisi et c’est comme cela que l‘on espère qu’il se positionnera dans le débat, c’est-à-dire qu’il puisse vraiment apporter la contradiction et apporter la vision du continent dans le débat avec le Président et les intellectuels », a répondu Josué Serres, conseiller technique affaires globales, à une question de Financial Afrik.
Le 7 avril dernier, l’Assemblée générale des Nations unies a voté la suspension de la Russie de son Conseil des droits de l’homme. Les pays africains sont apparus divisés dans leur vote : neuf Etats ont voté contre et 22 se sont abstenus, dont le Nigeria. Au grand dam de la France… Ces divisions ont persisté mais dans une moindre mesure lors de la condamnation, le 13 octobre, des « annexions illégales » russes de territoires ukrainiens, après que Moscou eut opposé son veto sur un texte similaire au Conseil de sécurité fin septembre. Cette fois, 26 pays africains ont voté en faveur de cette résolution rejetant les référendums controversés de Moscou dans quatre régions ukrainiennes, mais 19 se sont abstenus.
Le 3 octobre, le président bissau-guinéen s’était entretenu de ces questions avec le président Macron, un tête à tête dont le teneur n’a pas filtré. Le 13 octobre, son pays a voté contre l’annexion par la Russie des territoires de l’est de l’Ukraine. Initialement prévu en septembre, son voyage à Moscou et à Kiev a finalement eu lieu les 25 et 26 octobre. Dans un entretien à l’issue de sa rencontre avec le maitre du Kremlin, il affirmait avoir abordé avec lui l’impérieuse nécessité de débloquer les exportations de céréales et d’engrais à destination du continent, mais a-t-précisé ; « je ne me pas rendu à Moscou en quémandeur, mais en porteur d’un message de paix, au nom de la CDEAO et de l’Afrique. »




