Par ABASHI SHAMAMBA.
Dans les salons feutrés des hôtels d’affaires de Casablanca, les opérateurs économiques le surnomment «l’opposant universel» (ndlr : de tous les gouvernements qui se sont succédés sous son long mandat). Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib (la Banque centrale), n’a pas failli à sa réputation dans le rapport de l’exercice 2021 de l’institution présenté au Roi samedi 30 juillet.
Comme à son habitude, Abdellatif Jouahri a distribué des bons et des mauvais points tout en émettant des doutes sur le rythme et la faisabilité de certaines réformes, voire leur opportunité. Son franc parler a le don d’irriter le cercle proche du Chef du gouvernement et ses ministres qui pilotent des chantiers majeurs dans le Royaume. De mémoire, personne n’a jamais osé contredire les analyses de Bank Al-Maghrib qui, aux yeux de l’opinion, ont l’avantage de ne pas faire dans la langue de bois et de présenter le «vrai diagnostic de la situation du pays», complète un ancien membre du Conseil de la Banque centrale.
Après avoir présenté l’évolution de l’activité économique et les contraintes affrontées par l’économie marocaine, le gouverneur de Bank Al-Maghrib s’est longuement attardé sur la mise en œuvre des réformes structurelles. Pour nombre chantiers en cours, il dit avoir le sentiment d’un certain manque de continuité, de cohérence et de rythme. Il cite le cas de l’éducation, «un exemple édifiant», selon Jouahri. Cette réforme supposée refléter une vision élaborée depuis des années et déclinée dans la loi en 2019 se poursuit sous forme d’actions éparpillées, difficilement identifiables. Le chantier crucial pour le pays pèche également dans le suivi des objectifs et la cohérence du chronogramme rattaché aux différents objectifs d’étape.
Cette ambiguïté est plutôt inquiétante d’autant plus qu’il apparaît clairement que certains objectifs sont en déphasage avec la mobilisation des moyens. En effet, les résultats 2019 du programme national d’évaluation des acquis indiquent que l’objectif d’une école d’équité à l’horizon 2030 reste difficile à atteindre, l’écart entre les écoles publiques et privées d’un côté et urbaines et rurales de l’autre étant non seulement important mais ne cesse de se creuser, relève le gouverneur de la Banque centrale.
Du chantier stratégique de la généralisation de la protection sociale d’ici 2025, un «chantier de règne» cité en exemple par les institutions internationales, Abdellatif Jouahri salue le chronogramme «clairement défini» de ce projet, mais soulève un sujet jusque-là esquivé par les responsables gouvernementaux, à savoir la nature et à la qualité des services qui seront effectivement accessibles aux populations, des points sur lesquels il persiste «des incertitudes». A moins d’une plus grande transparence et d’un engagement ferme des autorités en charge de sa mise en œuvre, l’adhésion risque de ne pas être au niveau espéré pour certaines catégories de la population ciblée, met en garde le gouverneur de Bank Al-Maghrib qui rappelle au passage le fiasco du régime d’assurance maladie dédié aux ménages les plus pauvres (Ramed).
La généralisation de la couverture sociale exige des ressources financières conséquentes alors que la capacité contributive de plusieurs franges de la population cible est faible. Or, les marges de manœuvre budgétaires de l’Etat restent limitées tandis que la réforme du système de compensation entamée en 2013 et de la mise en place d’un registre social unifié envisagé depuis plusieurs années qui devraient permettre de dégager des moyens supplémentaires marquent le pas.
A trois ans de l’échéance de l’élargissement de la couverture à l’ensemble de la population, cette dernière demeure partielle et incomplète depuis l’ajustement paramétrique opéré en 2016 pour la Caisse Marocaine des Retraites (CMR) alors que les équilibres financiers de certains régimes connaissent une détérioration rapide et inquiétante.
Afin de diversifier ses ressources, le Trésor recourt, depuis 2019 sous le mandat de Mohamed Benchaâboun, alors ministre des Finances (ndlr : aujourd’hui ambassadeur à Paris) de nouveaux modes de financement dits innovants dont les implications et les conséquences restent encore à déterminer, observe Bank Al-Maghrib. Son gouverneur n’a pas l’air trop emballé par ces montages dont les premières opérations avaient porté les murs de quatre CHU acquis par la Caisse marocaine des retraites et loués par le ministère de la Santé.
Jouahri émet plus que des réserves sur ces opérations : «Contrairement aux privatisations qui ont un fondement légal et une rationalité économique, les opérations de cession des biens de l’Etat au profit d’établissements publics ne répondent pas encore de façon claire à ces exigences. Nous pensons ainsi qu’une évaluation rigoureuse de ce mode de financement est impérative pour décider de l’opportunité de le poursuivre». Les marges les plus importantes pour le renforcement des ressources budgétaires de l’Etat et de la soutenabilité des finances publiques consistent en l’élargissement de l’assiette fiscale, un objectif sur lequel les avancées restent lentes et difficiles. Les nombreuses niches d’exonérations dont certaines sont reconduites depuis de longues années se traduisent par un manque à gagner pour l’Etat de près de 2,5% du PIB annuellement. Leur maintien devrait être conditionné par une analyse coût/bénéfice économique et social, un exercice devenu aujourd’hui obligatoire avec l’entrée en vigueur de la loi cadre sur la fiscalité. La mise en œuvre effective de cette loi permettrait, par ailleurs, d’atténuer le problème de concentration de la pression fiscale sur un nombre réduit d’entreprises et de catégories de contribuables.
De même, des marges potentielles résideraient dans la réforme du secteur public que Votre Majesté a initiée et qui requiert une plus grande attention pour accélérer sa mise en œuvre. Il s’agit en particulier de la refonte du secteur des entreprises et établissements publics, pour une plus grande efficience dans leur gestion et une meilleure contribution à la dynamisation de l’investissement, à travers notamment les partenariats public-privé. L’aboutissement de cette réforme, parallèlement à l’opérationnalisation du Fonds Mohammed VI pour l’investissement et l’adoption du projet de la nouvelle charte d’investissement, permettent d’espérer un nouveau souffle pour le tissu productif marocain.
La qualité de la gouvernance expliquerait par ailleurs la situation paradoxale dans laquelle se retrouve le Maroc depuis plusieurs années, un pays consentant un effort considérable en matière de réformes mais avec des performances économiques et sociales bien en-deçà des attentes. Elle contribuerait également à la faiblesse du rendement de l’investissement qui caractérise l’économie nationale. En effet, malgré un taux d’investissement parmi les plus élevés au monde, le rythme de croissance demeure lent, le pays enregistrant, selon les données de la Banque mondiale, un coefficient marginal de capital (ICOR) proche de 10, contre une moyenne de 5,9 pour la catégorie des pays à revenu intermédiaire à laquelle il appartient.
Le Royaume sur la liste grise du GAFI
C’est un dossier qui irrite particulièrement le gouverneur de la Bank Al-Maghrib car le fait de voir figurer le Maroc sur la liste grise du Groupe d’Action Financière (GAFI) depuis 2021, l’organisme international de lutte contre le blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, est presque une humiliation. Cette liste regroupe des pays dont les dispositifs souffrent de lacunes jugées stratégiques. Ce classement survient après avoir été soumis au suivi renforcé en avril 2019. Les récentes réformes législatives et réglementaires en la matière laissent espérer une sortie rapide de ce processus de suivi, mais la mobilisation pour la mise en œuvre intégrale du plan d’actions « accéléré » convenu avec le GAFI devrait être maintenue pour renforcer les chances de voir du Maroc retiré de cette liste.




