Par Christine Holzbauer, à Paris.
Emmanuel Macron parviendra-t-il à évacuer les nombreux dossiers qui empoisonnaient les relations franco algériennes depuis deux ans ? Lors des trois jours de visite «amicale» que le Président français effectue dans ce pays frère, tous les sujets qui fâchent seront abordés, a promis l’Elysée. Pour les nouveaux contrats, il faudra attendre un peu.
C’est donc à la tête d’une imposante délégation de 90 personnalités comptant pas moins de sept ministres et secrétaires d’Etat, des parlementaires et des élus locaux ainsi que de nombreuses personnalités du monde économique et des arts que le Président français arrive en Algérie ce jeudi pour y séjourner jusqu’au samedi 27 août. Il a choisi de clôturer ce long séjour avec un déplacement à Oran, deuxième ville du pays, où il participera à un intermède musical. Au programme, la visite de «Disco Maghreb », un magasin de disque au centre-ville d’Oran spécialisé dans le raï, qui a été rendu célèbre par un clip de DJ Snake, avant d’assister à une démonstration de break dance en présence des sportifs de sa délégation.
Une visite « amicale » et non pas une visite d’Etat, ont fait valoir les conseillers de l’Elysée, ponctuée de nombreux entretiens en tête à tête avec son homologue le Président Abdelmadjid Tebboune dont certains permettront d’accentuer la coopération sur les enjeux sécuritaires régionaux : le Sahel, bien sûr, le Mali, mais aussi la Méditerranée, en présence des ministres français des affaires étrangères, de la défense et du Chef d’État-major des armées. Les deux Chefs d’Etat s’étaient déjà rencontrés à deux reprises, mais jamais dans un cadre officiel, « Rien n’exclut qu’ils conviennent dans la foulée de concrétiser leurs discussions dans le cadre d’une visite d’Etat. A ce moment-là, on parlera concrètement de la signature de nouveaux contrats qui n’est pas l’objet de cette visite », a précisé Patrick Durel, le conseiller Afrique et Moyen Orient de l’Elysée.
Apaiser les mémoires
Si le premier souhait est d’orienter cette visite vers l’avenir, l’innovation, la jeunesse, la formation, la recherche, en se donnant les moyens de « poser un socle pour refonder, développer une relation entre la France et l’Algérie résolument tournée vers l’avenir au bénéfice des populations, des jeunesses, des deux pays », précise-t-on à Paris, la composition de la délégation et le programme montrent également que le Président français est déterminé à poursuivre le travail d’apaisement des mémoires. La présence de l’historien Benjamin Stora dans la délégation qui avait remis en 2015 un rapport sur la colonisation française de l’Algérie en témoigne, ainsi que celle de nombreuses autorités religieuses.
Ainsi, dès son arrivée à Alger jeudi après-midi, Emmanuel Macron participera à la cérémonie d’hommage aux martyrs en présence de son hôte, un passage obligé lors de ce type de visite. Le lendemain matin, il se rendra au cimetière de Saint-Eugène pour rendre hommage aux morts pour la France. Ensuite, il fera une déambulation avec des moments de recueillement dans ce cimetière à la fois chrétien et israélite. Lors de cette visite, il sera notamment, mais pas seulement, accompagné du Grand-rabbin de France Haïm Korsia, et de l’archevêque d’Alger, Monseigneur Jean Paul Vesco. Plus tard dans la journée de vendredi, à l’issue de sa rencontre avec la communauté française, il visitera la Grande mosquée d’Alger tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Régler la question des visas
Désireux d’aller à la rencontre de la jeunesse algérienne, il s’entretiendra ensuite longuement avec des jeunes startupers algériens de leurs projets, mais pas seulement. «Le Président a fait le choix de donner la priorité aux petites et moyennes entreprises», précise-t-on de sources élyséennes. Donc, il y a une représentation limitée des grands groupes, à dessein. À titre d’exemple, la directrice générale d’Engie, Catherine MacGregor sera là, ainsi que Xavier Niel, PDG de Free et Rodolphe Saadé, PDG de l’armateur CMA-CGM, l’une des plus importantes compagnies de fret maritime au niveau mondial, mais la majorité concerne les PME. A leur côté, des représentants du monde universitaire et scientifique, comme Gilles Kepel et des écrivains, comme Kamel Daoud, ou des personnalités engagées dans la vie associative. Enfin, des représentants du monde sportif, comme Sarah Ourahmoune, vice-championne olympique de boxe de 2016, qui avait été la cheffe de la délégation française aux jeux méditerranéens d’Oran en juin / juillet 2022 sont également présentes.
Principale pomme de discorde depuis deux ans des relations franco algériennes, les octrois des visas, puisqu’il y a eu une réduction en 2021 de plus de 32 % de leur délivrance au motif de refus des pays de rapatrier les ressortissants qui étaient en situation irrégulière. Sur cette question, Paris veut se montrer plus conciliante arguant de l’importance des échanges humains entre l’Algérie et la France : sur les sept premiers mois de l’année 2022, il y a eu 75 000 visas de délivrés par la France à l’Algérie en priorité aux étudiants, entrepreneurs, hommes d’affaires et artistes. Frédéric Rose, conseiller intérieur de l’Elysée, reconnait qu’il y a eu deux années «compliquées dans le dialogue sur les retours des personnes d’origine algérienne en situation irrégulière en France », avec désormais un retour de la coopération au niveau avant Covid. « On se rapproche des chiffres de 2019 pour les taux de délivrance de laissez-passer consulaires », précise-t-il. La décision le 18 août dernier des autorités algériennes de ne plus soumettre le retour de ses ressortissants à la réalisation d’un test PCR Covid en France avant d’arriver en Algérie devrait permettre de fluidifier complètement ces retours.
Redessiner l’architecture sécuritaire au Sahel
Pays charnière dans la crise sahélienne, la coopération militaire avec l’Algérie n’en devient que plus importante depuis le retrait, le 15 août dernier, des derniers soldats de Barkhane au Mali. « Nous continuons la lutte contre les groupes terroristes dans le Sahel et leur diffusion que nous cherchons à contrer vers les pays du Golfe de Guinée. Dans cette entreprise-là, la coordination avec les autorités algériennes est tout à fait essentielle puisque les grandes étendues désertiques du sud algérien, leur connexion avec le sud libyen, le Mali et le Niger sont des voies de passage qui facilitent évidemment tous les trafics et l’action des groupes terroristes. Je rappelle par ailleurs que la France poursuit son action en soutien du Niger et que la coordination là aussi entre les autorités nigériennes et algériennes est tout à fait essentielle. Donc, nous avons une coordination au plan sécuritaire avec Alger et ce sujet sera donc bien évidemment à l’agenda des discussions entre les deux présidents », a précisé lors du briefing l’Amiral Jean-Philippe Rolland.
.En réponse à une question de Financial Afrik, il a également indiqué que les accords d’Alger signés en 2015, mais jamais appliqués sont toujours d’actualité. « Il y a des mouvements signataires de ces accords et nous soutenons évidemment toujours la mise en œuvre de ces accords. Même si, force est de constater que depuis l’arrivée des autorités militaires maliennes, après le coup d’État d’août 2020 et de mai 2021, la dynamique ne s’est pas accélérée et que la situation aujourd’hui n’est pas favorable dans le nord du Mali à la mise en œuvre de ces accords. Le contexte général, l’arrivée des mercenaires de Wagner et le retrait de la France ou les difficultés posées à l’action de la MINUSMA ne créant pas des conditions favorables à la mise en œuvre effective de ces accords d’Alger. Donc, c’est un domaine de préoccupation important qui est régulièrement abordé entre les deux présidents et qui sera évidemment abordé dans ce déplacement », a-t-il ajouté.




