Feu François Kamano Kata, le premier directeur général de la Caisse ivoirienne de la compensation et de prestations familiales (actuelle CNPS), président de l’Asec Mimosas d’Abidjan de 1964 à 1969 et premier maire de la Commune de San Pedro (1980 – 1985) est arrêté en Guinée en 1965 par le régime Sékou Touré et jeté en prison jusqu’en 1967. Il est accusé de complicité de coup d’État dans ce pays et d’agent de connexion entre le président ivoirien Houphouët et l’opposition guinéenne (Parti de l’unité nationale de la Guinée). Marié à une femme guinéenne (Hélène Kamano), il séjournait en Guinée pour une visite à sa belle-famille.
Dimanche 10 juillet 2022. Quarante-neuf (49) soldats ivoiriens atterrissent à l’Aéroport international Président Modibo Keita-Senou de Bamako. Après interrogatoire, ils sont escortés vers d’autres lieux. La rumeur s’empare de la capitale malienne. La thèse d’une tentative de coup d’Etat avorté circule. Dans un communiqué publié le 11 juillet, le gouvernement malien de la transition indique : « La veille, entre 11 heures et 13 heures, deux aéronefs en provenance de la Côte d’Ivoire transportant 49 militaires ivoiriens avec leurs armements et munitions de guerre, ainsi que d’autres équipements militaires, ont atterri à l‘Aéroport international Président Modibo Kéita Sénou. Ils ont été immédiatement interpellés et leurs armements, munitions et équipements ont été saisis. Ces militaires, dont une trentaine des forces spéciales, étaient en possession d’armes et de munitions de guerre, sans ordre de mission ni autorisation ». Pour le colonel Abdoulaye Maiga, porte-parole du gouvernement malien et signataire du communiqué, « la profession réelle des militaires était pour la plupart dissimulée. Sur la majorité des passeports des militaires interpellés, les professions inscrites étaient les suivantes : étudiants, chauffeurs, maçons, mécaniciens, vendeuses, électriciens, vigiles, peintres, etc. ».
Le 12 juillet 2022, le Conseil national de sécurité (CNS) de l’Etat de Côte d’Ivoire monte au créneau. Selon le secrétaire exécutif de l’instance présidé par Alassane Ouattara, ces militaires sont régulièrement inscrits dans l’effectif de l’Armée ivoirienne et se trouvent au Mali dans le cadre des opérations des Éléments nationaux de soutien (NSE). « La présence de ce détachement des Éléments nationaux de soutien est conforme aux mécanismes de soutien aux contingents des pays contributeurs de troupes dans le cadre des Missions de maintien de la paix et est bien connue des autorités maliennes. En effet, en vertu d’une convention signée en juillet 2019 entre la Côte d’Ivoire et l’Organisation des nations unies, et conformément à un contrat de sécurisation et de soutien logistique signé avec la Société sahel aviation service (SAS), des militaires ivoiriens sont présents à l’Aéroport de Bamako. Depuis cette date, 7 contingents se sont relayés périodiquement sur ce site, sans aucune difficulté », explique le communiqué du CNS.
Flash-back dans le passé avec l’arrestation, en 1965, de François Kamano Kata. Des chefs d’Etat de la sous-région ont mené des médiations sans succès. Kamano, l’un des proches du premier président ivoirien, fut détenu au camp militaire Boiro de Conakry, pendant deux années. La tension monte d’un cran entre les présidents Félix Houphouët Boigny et Ahmed Sékou Touré.
Le 26 juin 1967, Lansana Béavogui, ministre guinéen des Affaires étrangères et Marof Achkar, ambassadeur guinéen auprès de l’ONU, sont arrêtés et pris en otage à Abidjan par les autorités ivoiriennes lorsque leur avion (compagnie hollandaise Klm) y fait une escale forcée au retour d’une session extraordinaire d’urgence de l’assemblée générale des Nations Unies. Pour Mathieu Ékra, ministre ivoirien de l’Information d’alors, cette mesure répond à la « détention inhumaine » en Guinée depuis deux ans déjà de François Kamano Kata.
La Guinée réagit encore le 19 février 1967 avec le stationnement dans les eaux guinéennes d’un chalutier ivoirien Ker-Isper, ainsi que son équipage de 22 hommes. Ceux-ci sont accusés d’avoir tenté d’enlever Kwame Nkrumah, qui avait élu domicile après avoir été chassé du pouvoir au Ghana. Pour la Côte d’Ivoire, le chalutier était en détresse, c’est pourquoi il a arraisonné dans les eaux guinéennes. La contestation reprend à Abidjan.
Protestant une détention illégale de son ministre et de son ambassadeur, Sékou Touré impute la responsabilité aux Nations Unies et aux Pays-Bas. Les diplomates hollandais à Conakry sont placés en résidence surveillée tout comme les agents locaux de Klm, qui attribue cette escale improvisée à Abidjan à la météo (mauvais temps). Sekou Touré soutient que « l’équipage hollandais a détourné l’avion à la demande des autorités ivoiriennes… »
Les ministres des Affaires étrangères de l’Algérie, du Mali et de la Mauritanie ont alors demandé à M. U Thant, secrétaire général de l’ONU d’intervenir en faveur de la libération de M. Béavogui. Mais Abidjan estime que la détention de Béavogui et d’Achkar Marof est le seul moyen de forcer Sékou Touré à libérer les Ivoiriens qu’il détient « sans justification ».
Ainsi, après plusieurs concertations diplomatiques, le chalutier et son équipage quittèrent Conakry le 22 septembre 1967 pour Abidjan. Le 25 septembre, François Kamano Kata quitta Conakry pour la Côte d’Ivoire en passant par Dakar. Quant à la délégation guinéenne, elle retrouva Conakry le 26 septembre 1967.
Un fait qui a eu son époque, mais qui avait fragilisé les relations diplomatiques entre la Côte d’Ivoire et la Guinée. Aussi, le gouvernement guinéen de l’époque était dirigé par un civil qui a mis aux arrêts un civil ivoirien. En juillet 2022, il s’agit d’une junte malienne, en rupture de ban avec ses anciens alliés qui met aux arrêts des militaires comme eux. Considérés comme des mercenaires, ces 49 militaires sont visés par un procès de la transition malienne. Pour Abidjan, il faut libérer ce contingent sans condition, car à leur arrivée au Mali, une copie de l’ordre de mission a été transmise aux autorités aéroportuaires maliennes, pour attester de la régularité de la mission. Et « le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale ainsi que le Chef d’État-major des Forces armées maliennes, en ont reçu copie ».
