Du nord au sud, les groupes bancaires africains verdissent à vive allure leurs bilans. Ils sont pleinement engagés dans le processus d’adaptation climatique des économies du continent. Mais les besoins sont immenses. Il va falloir mobiliser des dizaines de milliards de dollars, voire des centaines pour réussir cette transformation. Un basculement s’opère clairement chez les gérants de fonds d’investissement : les projets à fort impact environnemental bénéficient d’une «prime».
En plus d’une réelle impulsion politique, l’adaptation climatique des économies africaines va exiger énormément des ressources financières qui se chiffrent en milliards de dollars. Cette adaptation est d’autant indispensable que le Continent est celui qui souffre le plus du dérèglement climatique même s’il n’émet que très peu de gaz à effet de serre. Ce paradoxe donne du grain à moudre aux pseudo-experts qui prêchent partout que l’Afrique ne devrait pas se mettre les bâtons dans les roues de son processus de développement. Dans ce combat, il faut souligner ici la mobilisation exceptionnelle des groupes bancaires africains, du Maroc à l’Afrique du Sud, au pays du charbon-roi. Pour l’instant, il n’est pas question de couper le financement aux énergies fossiles comme l’ont fait certaines banques internationales, mais le verdissement des bilans des banques continentales est en marche. Relayé par une impulsion politique dans certains pays comme au Maroc, ce processus s’accélère. Avec l’ambition de porter la part des énergies renouvelables à 40% dans son bouquet énergétique d’ici 2030, le royaume chérifien a ouvert un énorme «laboratoire» à ses banques. Ses trois groupes panafricains, Attijariwafa bank, Bank Of Africa (BOA), et Banque Centrale Populaire (BCP) dont les dirigeants s’expriment dans ce dossier, sont étroitement impliqués dans le gigantesque programme de parcs éoliens du nord au sud du pays et le développement de l’énergie solaire.
Ainsi, le groupe BCP a financé pour un milliard d’euros des projets d’énergies renouvelables. Chez son concurrent Attijariwafa bank, les énergies renouvelables représentent 25% du portefeuille de projets. Référent du Fonds du Climat des Nations Unies en Afrique, le groupe a financé plusieurs projets verts sur le continent dont un barrage hydro-électrique au Cameroun et des centres d’enfouissement et de valorisation de déchets. L’effort financier d’adaptation climatique ne peut être porté uniquement par les banques. Il est soutenu par les organisations internationales, notamment la Banque mondiale, les organismes de financement de développement type AFD ou l’Allemand KWF, mais surtout les fonds d’investissement anglosaxons et les fonds souverains qui font de l’impact environnemental d’un projet, un critère d’éligibilité crucial au financement. L’enquête réalisée en janvier 2022 par le cabinet CoreData Research auprès de 300 investisseurs totalisant un encours sous gestion de 23.700 milliards de dollars, confirment ce basculement.
Le climat au coeur de la stratégie de 75% des fonds
La principale conclusion est que le réchauffement climatique est actuellement au cœur des stratégies d’investissement de 75 % des fonds. Pas moins de 80 % des répondants indiquent que l’engagement ainsi que la protection de la biodiversité orienteront leurs politiques d’allocation des ressources. Une révolution se met clairement en place: les investisseurs prennent de plus en plus conscience que leurs actifs sont bien réels et engendrent des répercussions tout aussi réelles, surtout en matière d’environnement. Mais les performances de ces fonds sont- elles en ligne avec celles des placements traditionnels ? Les experts interrogés pour ce dossier (lire Financial Afrik numéro 90) estiment que les exigences de retour sur investissement sont les mêmes. La seule chose qui change est l’avantage concurrentiel dont bénéficie un projet «à fort impact climatique et social».
Le défi du reporting extra- financier
Aujourd’hui, les intérêts de la majorité des acteurs convergent vers une plus grande exigence en termes de durabilité. Et ce, que ce soit dans les entreprises, auprès des consommateurs mais aussi des régulateurs. Reste à relever le défi du reporting extra- financier, c’est-à-dire, traduire l’effort de protection de l’environnement en langage comptable. Telle qu’elles ont été conçues, les règles comptables se sont toujours appuyées sur le principe de la mesurabilité. Or, cela ne va pas de soi pour les publications comptables se rapportant au climat. Pour autant, au même titre que l’information financière, en assurer la confiance des utilisateurs, il va falloir arriver à élaborer des outils techniques et très rapidement.
A ce propos, une course de vitesse s’est engagée entre d’une part le projet européen Corporate Sustainability Reporting Directive qui a pour élément central le développement de normes en matière de durabilité fondée sur le principe de double matérialité et couvrant un champ environnemental, social et de bonne gouvernance ; et d’autre part l’initiative de la Fondation IFRS, qui a lancé un International Sustainability Standards Board (ISSB) visant à développer un socle commun de normes limitées dans un premier temps aux risques financiers liés au changement climatique. Les entreprises doivent pouvoir mesurer leur effort climatique. Tout le monde s’accorde sur ce point. Mais qui va élaborer ces normes extra-financières ? L’ISSB (International Sustainability Standards Board) dirigé par Emmanuel Faber, l’ancien patron du groupe Danone, s’est positionné dans ce but. Cet organisme, dont la mise en place a été annoncée à Glasgow à l’occasion de la Cop26, est le pendant, pour le reporting durable, de l’IASB (International Accounting Standards Board) qui élabore les normes comptables internationales pour les comptes consolidés. Les standards IFRS sont aujourd’hui appliqués par une quarantaine de pays mais pas par les Etats-Unis. La bataille du soft- power n’a pas de limite.




