Alors que le nombre d’unités de fabrication de cigarettes dans le monde est à la baisse, les projets explosent dans les pays sahéliens, région où les groupes armés se nourrissent de la contrebande. Décryptage.
Le marché africain de la cigarette est considérable et exponentiel. En 2019, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a évalué la progression du nombre de fumeurs à 40% entre 2010 et 2025. Actuellement estimé à 77 millions de personnes, il devrait passer la barre des 150 millions d’ici quelques années, soit la plus forte poussée à l’échelle mondiale. Cette tendance est soutenue par la démographie de ce continent appelé à abriter deux milliards d’habitants à l’horizon 2050, dont une majorité de jeunes.
Alors qu’elle décroît dans les pays développés, la hausse de la demande représente, en Afrique, un enjeu de développement majeur pour les industriels, d’où l’accroissement significatif des exportations vers les pays africains ces dernières années. Parce que les retombées fiscales et les droits de porte sont plus avantageux pour les États, les importations sont, à ce jour, privilégiées au détriment de la construction d’usines. Le tissu industriel local tend d’ailleurs à s’effacer. Fin 2021, le Sénégal a ainsi fermé une des dernières unités de production du pays : l’usine de la Manufacture des tabacs ouest-africains (Mtoa).
Mais étrangement d’autres pays, notamment sahéliens,confrontés à l’activisme des groupes armés connaissent l’effet inverse. Les projets d’usines n’ont jamais été aussi florissants.
Pris dans la nasse terroriste depuis 2016, le Burkina Faso en est l’exemple. Les demandes d’agréments de construction d’une usine se sont multipliés ces dernières années au point de se demander s’ils ne contribuent pas à alimenter le commerce frauduleux du tabac qui sévit dans toute la sous-région ouest-africaine. Car le nombre de ces projets ne correspond en rien au marché restreint de ce pays de seulement 20 millionsd’habitants. Alors que le Burkina Faso a été classé, début mars, comme le second pays le plus touché par le terrorismeen 2021 sur le continent, selon l’Indice mondial pour la paix de l’Institute for Economics and Peace (IEP), c’est à la même période qu’a été observée une hausse exponentielle des demandes d’homologation d’unités de production de cigarettes.
Pour exemple l’homme d’affaires Victor Ouédraogo, promoteur de la société nationale des tabacs (Sonatab), a entamé, en 2020, des démarches auprès du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat pour construire une usine. La même année, une autre société – K&K Gold Trading – a demandé le même type d’agrément pour l’implantation d’une usine à Ouagadougou, en partenariat avec la société grecque Karelia Tobacco. Preuve d’un secteur ultra-sensible et sous haute surveillance : d’autres opérateurs locaux se sont retrouvés sous le feu des critiques. En 2019, puis en 2021, Apollinaire Compaoré, le patron du groupe Planor Afrique, a ainsi été accusé par les Nations Unies d’alimenter des circuits parallèles sur la foi d’une enquête de l’ONG Organized Crime and Corruption Reporting Project. 550 cartons de cigarettes de contrebande avaient été saisis à la frontière malo-nigérienne, où sévissent les milices de la Coordination des Mouvements et Fronts Patriotiques de la Résistance. L’opérateur s’était fourni auprès de la même entreprise Karelia Tobacco via sa filiale Soburex.
Y a-t-il un phénomène de cause à effet entre la multiplication des acteurs officiant sur le secteur stratégique du tabac et l’accroissement du volume de contrebande ? Une chose est sûre : beaucoup de ces projets restent entourés d’un halo de mystère alors qu’ils sont censés doper tout à fait officiellement les recettes de l’Etat. En débarquant sur un marché déjà saturé, toutes ces initiatives ne font que grossir l’offre par rapport à la demande. Une tendance qui est de nature à représenter un véritable appel d’air pour les circuits de contrebande dont certains sont la principale source d’enrichissement des groupes armés qui essaiment dans la région.




