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La  guerre Russie-Ukraine,  tremplin pour booster la productivité de l’agriculture en Afrique ?

Une question à poser au sommet extraordinaire de la FAO consacré ce 8 avril aux menaces de famine dans le monde. Lors du Sommet extraordinaire du G7 qui s’est tenu à Bruxelles les 24 et 25 mars derniers, Emmanuel Macron a plaidé pour une plus grande solidarité vis-à-vis des pays « vulnérables » afin de renforcer leur sécurité…

NATO member country leaders pose for a family photo before a summit to discuss Russia's invasion of Ukraine at the alliance's headquarters in Brussels, Belgium, March 24, 2022. REUTERS/Wolfgang Rattay

Une question à poser au sommet extraordinaire de la FAO consacré ce 8 avril aux menaces de famine dans le monde.

Lors du Sommet extraordinaire du G7 qui s’est tenu à Bruxelles les 24 et 25 mars derniers, Emmanuel Macron a plaidé pour une plus grande solidarité vis-à-vis des pays « vulnérables » afin de renforcer leur sécurité alimentaire dans le contexte de la crise russo-ukrainienne. A quelles retombées peut-on s’attendre pour la production agricole en Afrique après le lancement par la France de l’initiative « FARM » (Food and Agriculture Resilience Mission) ?

Pour les experts de l’Elysée interrogés par Financial Afrik si la guerre en Ukraine provoque « une tension considérable sur les marchés alimentaires mondiaux», en faisant flamber le prix de denrées comme le blé ou l’huile de tournesol, -dont l’Ukraine et la Russie sont de grands exportateurs-, cette situation est encore aggravée par de mauvaises récoltes dans certains pays dits vulnérables et une demande croissante de produits alimentaires. « La crise russo-ukrainienne représente un facteur de risque très important qu’il faut prendre en compte et anticiper », a averti l’un de ces conseillers lors d’un briefing à l’Elysée sur l’annonce par le Président Macron le jeudi 24 mars du lancement de l’initiative « FARM » (Food and Agriculture Resilience Mission).

Celle-ci vise à pallier les graves pénuries qui pourraient résulter si l’Ukraine n’est pas en capacité d’exporter ses réserves de blé ou d’autres céréales ou si elle ne peut ni semer ni récolter pendant l’été. 

Regroupant déjà l’ensemble des pays du G7, l’objectif est maintenant de convaincre des pays clés du G20 comme l’Inde ou la Chine, dont les réserves en blé sont importantes, de rejoindre l’initiative FARM. Le Président français a échangé à ce sujet avec son homologue indonésien, dont le pays assure la Présidence du G20 cette année, en plus d’être un marché très important pour la sécurité alimentaire mondiale, ainsi qu’avec le Président en exercice de l’Union africaine. « Les pays d’Afrique subsaharienne, dont certains commencent déjà à donner des signes de tension, doivent bénéficier en priorité de cette initiative. Le Président Macky Sall a confirmé son intention de travailler avec nous », a révélé Olivier Ray, conseiller affaires globales d’Emmanuel Macron.

Toutefois, malgré les alertes sur les risques de famine émanant de la FAO -qui tiendra à ce sujet une grande réunion le 8 avril lors d’un conseil extraordinaire- ou du FMI, la France, qui préside le Conseil européen jusqu’au 1er juillet, reste persuadée que d’aider les pays africains à améliorer leur productivité est le meilleur moyen pour qu’ils parviennent à relever les défis de la sécurité alimentaire en les incitant à produire localement. « Lorsqu’il y a une crise alimentaire et une augmentation des prix, c’est aussi une opportunité pour les agriculteurs de mettre en culture des espaces vacants, d’acheter des intrants et de renforcer  leurs capacités de production. Mais pour être efficace, il faut bien sûr un accompagnement technique avec des aides au financement. »

Trois axes de riposte

Tirant les leçons de la dernière grande crise de 2008 qui avait provoqué des émeutes de la faim, et aussi plus récemment de la pandémie du Covid-19, Paris entend d’abord privilégier « un pilier commerciale autour de l’idée de fluidifier les marchés afin de limiter les tensions. Il est essentiel que les pays gardent leurs frontières ouvertes, continuent à exporter, évitent de rajouter de la tension sur le marché en stockant au-delà de leurs besoins », alerte l’Elysée. D’où l’engagement qui devrait être demandé aux Etats, aux intermédiaires et aux grands acteurs du secteur privé de « renoncer à utiliser des restrictions aux exportations, d’être transparent sur les stocks et les quantités qu’ils détiennent ainsi que sur les prix qui sont pratiqués. »

Ensuite, si le risque d’une rupture d’approvisionnement du fait de la guerre en Ukraine devait se matérialiser, « un mécanisme qui nous permette de répondre avec solidarité à la crise éventuelle qui pourrait se déclarer dans plusieurs pays du monde devra être mis en place. » Il s’agira, en collaboration avec le Programme alimentaire mondial (PAM), de « travailler avec des spécialistes de la réallocation de denrées alimentaires dans les pays les plus vulnérables afin d’engager un dialogue entre exportateurs. Il sera demandé à certains d’entre de réduire leurs marges ou d’augmenter éventuellement leur production ou bien de mobiliser des stocks importants qui existent. » Dans des pays comme l’Inde ou la Chine, il existe en effet d’importants stocks de céréales qui pourraient grandement contribuer en cas de crise.

Enfin, dernier axe privilégié par le Président français, saisir l’opportunité des tensions qui se font jour sur les marchés alimentaires « pour investir massivement là où c’est nécessaire. Sur le continent africain, comme dans toutes les régions vulnérables du globe, la marge pour augmenter la productivité de l’agriculture, -dans le respect de l’agenda climatique et de biodiversité-, est très grande » Des projets d’envergure comme la « Grande Muraille verte » ou l’Initiative en faveur des protéines végétales demandée par les Etats africains à Bruxelles, reprennent du coup tout leur sens. « Il s’agit de profiter de cette période pour catalyser les investissements et passer à l’échelle avec des grands partenaires internationaux comme la Banque mondiale, le Fida ou des banques régionales de développement afin d’éviter que ces tensions ne se reproduisent dans un contexte où la population mondiale va en grandissant et, donc, les besoins vont être toujours plus grands », martèle Olivier Ray.

Un agenda agricole pour l’Afrique

A la question de savoir si la France a déjà anticipé le montant des aides nécessaires pour booster l’agriculture africaine et « quand » celles-ci devraient être versées, la réponse est mitigée : « Ce serait délicat de vous décrire un dispositif clé en main puisque qu’on est en train de le construire avec nos partenaires. On ne voudrait pas se voir reprocher d’avoir dit : ‘Voilà le dispositif, c’est à prendre ou à laisser !’ dès lors qu’il s’agit d’une initiative de coopération multilatérale sur laquelle il faut embarquer non seulement l’ensemble de nos partenaires du G20, les pays qui en seront les premiers bénéficiaires, mais aussi les organisations internationales.»

Sur « comment » renforcer les capacités de production dans les pays les vulnérables à des crises alimentaires, les conseillers de l’Elysée sont, en revanche, plus prolixes. En commençant par un constat, car les chiffres de la dépendance de certains pays aux exportations ukrainiennes ou russes sont « très significatives. » L’Égypte et la Tunisie, par exemple, importent 60% de leurs céréales d’Ukraine ou de Russie, le Liban est dépendant à 89% de l’Ukraine sans parler du Yémen qui survit grâce aux approvisionnements du PAM, qui, lui-même, s’approvisionne historiquement en Ukraine et en Russie. En Afrique de l’Ouest, les moindres livraisons potentielles d’Ukraine et de Russie devront être compensées par une augmentation de la production « ailleurs », mais en privilégiant, l’économie rurale et la production locale.

« Notre enjeu, c’est de parvenir à renforcer la production en augmentant la productivité de l’agriculture africaine, mais aussi accompagner sa transition pour qu’elle soit en capacité de produire dans la durée, y compris face aux changements climatiques et aux problèmes de manque d’eau », insiste le conseiller élyséen. Les deux programmes de la Grande Muraille verte, « qui n’est pas un programme de plantation d’arbres, mais de lutte contre la désertification par des arbres fruitiers », mais aussi celui du renforcement des protéines végétales et animales vont, ainsi, être augmentés. Le but étant de mettre en place un véritable agenda agricole « en créant de l’emploi rural, en luttant contre l’insécurité alimentaire et contre la désertification » auquel se rajoutera un agenda de renforcement de la sécurité alimentaire, de la résilience de ces économies et de la réduction de leur dépendance aux importations

…et une transition écologique UE-UA

Lancée en février au sommet UE-UA de Bruxelles, cette nouvelle collaboration entre Européens et Africains répond à la très forte augmentation des besoins en protéine des Africains pour nourrir leurs poulets de basse-cour ou d’élevage « grâce à de la production locale plutôt que par des importations venant de l’autre bout du monde. Dans le cadre de cette initiative, le Président nous a demandé de tenir le court, le moyen et le long terme ensemble en combinant nos agendas de renforcement de la production avec notre agenda de transition écologique », précise Olivier Ray.

« Or, ce qui est vrai en Afrique vaut aussi pour l’Europe », ajoute-t-il. La Commission européenne a, ainsi, mobilisé certaines des flexibilités qui existent dans le cadre de la PAC pour renforcer la production agricole, « sans pour autant remettre en cause les progrès en cours en matière de transition écologique dans le cadre du programme From Farm to Fork qui est programme de verdissement de notre agriculture européenne. » Ce programme vise justement à s’assurer que les sols sont en capacité de produire durablement, « sans avoir besoin d’y injecter des engrais chimiques qui ont des effets négatifs sur le temps long. »

Au final, ce qui est intéressant dans cette crise alimentaire, toujours de source élyséenne, c’est qu’une Europe en capacité de produire pour répondre à ses besoins, mais aussi pour exporter au monde, « est un vrai atout qu’il faut maintenir !». Mais pour qu’elle puisse le faire dans la durée, sa production agricole doit se faire de façon soutenable. D’où la nécessité de procéder à une véritable transition écologique. La question, maintenant, est de savoir si celle-ci doit aussi s’appliquer aux pays vulnérables, à commencer par les Etats africains.

Financial Afrik Premium