Plongée dans la tourmente depuis la chute inattendue d’Alpha Condé, l’ancien parti au pouvoir, dirigé depuis toujours d’une main de fer par le président déchu, fait face à une véritable crise de leadership. Secoué par les dissensions internes, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), au bord de l’implosion, s’est in-extremis rabattu sur un baron du régime déchu pour conduire provisoirement le navire en attendant la convention qui devra investir le successeur de l’ancien président à la tête du parti pour les prochaines échéances électorales qui marqueront la fin de la transition en Guinée.
Cette démarche est qualifiée par beaucoup d’observateurs de la scène politique guinéenne de cavalière. Car intervenant avec une mise à l’écart de certains ténors du parti comme Damaro Camara, ancien président du parlement déchu et de la majorité présidentielle, Mohamed Diané, ancien ministre de la Défense d’Alpha Condé considéré comme son bras droit au sein du RPG, mais également de l’aile du parti qui souhaite un renouvellement de la direction par des jeunes cadres. En l’occurrence, l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Alpha Condé, Ibrahima Kalil Kaba, arrêté puis relâché récemment dans l’affaire de la fuite de l’audio de l’ancien président, ou encore Zakaria Koulibaly, ancien ministre des Hydrocarbures, etc…
L’intronisation de Kassory Fofana, le dernier Premier ministre d’Alpha Condé à sa chute, en tant que présidant du Conseil exécutif national provisoire lors de son congrès extraordinaire tenu le 31 mars 2022, avec la bénédiction de la coordinatrice nationale et le « soutien de la base » sonne en réalité comme une véritable OPA sur l’ancien parti au pouvoir qui lutte pour sa survie. L’un des indicateurs les plus éloquents est la délocalisation du congrès du siège du parti vers un réceptif hôtelier huppé de Conakry pour écarter les jeunes frondeurs.
Le changement dans la continuité
Le RPG prend ainsi un risque énorme en s’inscrivant dans la continuité plutôt que dans la restructuration, la remise en cause, sa mue politique et idéologique, pour revenir à ses valeurs républicaines et démocratiques des premières heures. Un parti que l’ancien président a personnellement sacrifié pour ses propres intérêts personnels. En affichant une unité de façade qui risque de voler aux éclats presque inévitablement lors de son hypothétique prochain congrès, le RPG lorgne le même sort que le PUP (Parti de l’Unité et du Progrès) du feu président général Lansana Conté. Ce pari de la continuité avec Kassory Fofana est d’autant plus risqué que ce dernier sait qu’il a une épée de Damoclès sur la tête, à l’ère de la Cour de répression des crimes économiques et financiers (CRIEF) qui peut le convoquer à tout moment ou l’inculper pour malversations financières. Le projet MAMRI entre autres, mené sous sa primature est un des dossiers brûlants sur la table du procureur de la CRIEF. D’ailleurs, dès après son intronisation à la tête du RPG, la CRIEF a publié une liste de 37 personnalités de l’ancien régime, sous le coup d’éventuelles procédures judiciaires, interdites de sortir du territoire. Le RPG peut-il se permettre de plonger dans une incertitude pareille ?
Le RPG Arc-en-ciel, la grande coalition politique qui a porté la candidature d’Alpha Condé en 2010, en 2015, et en 2020, modifiant la constitution pour s’offrir un troisième mandat, jusqu’en 2021 à sa chute, s’est littéralement désintégrée. Les partis alliés ont tour à tour quitté le navire dès l’annonce de la prise du pouvoir par le CNRD. Ce qui laisse un enseignement majeur pour les observateurs. Le RPG ne tenait qu’à un homme et demeure sans véritable poids politique en dehors des alliés. C’est à travers cette brèche que Kassory Fofana, un ancien allié qui a décidé de dissoudre son parti dans le RPG, pour être nommé Premier ministre mais aussi, dans l’espoir de se voir succéder à Alpha Condé, s’est engouffré pour prendre la présidence du parti. L’ancien Premier ministre aurait peut-être mieux fait en faisant profil bas comme l’ancien ministre de la Défense, Mohamed Diané, tous les deux déjà convoqués par la CRIEF.
Une présidence incertaine
Si le calcul de Kassory, c’est d’éviter la justice, ce serait catastrophique pour le RPG que ce dernier se retrouve inculpé par la CRIEF, après que sa présidence du parti ait éventuellement été entérinée à l’issue du prochain congrès. Le RPG aurait alors signé son arrêt de mort. Croire que, dans les conditions actuelles, avec les mêmes configurations, les mêmes schémas, les mêmes idéologies, les mêmes hommes qui ont échoués et poussé le CNRD à prendre le pouvoir, le RPG peut reconquérir le pouvoir, est totalement utopique. Les agendas cachés des uns et des autres vont forcément éclater au grand jour et miner irrémédiablement le parti.
Si Kassory Fofana dont le leadership est contesté voulait vraiment aider le RPG, il se serait mis à l’écart comme les Damaro, Diané et tous les anciens barons suivis de très près par la CRIEF. Cela aurait permis au parti de passer outre les directives clivantes de l’ancien président qui ressort de son audio qui aurait fuité, de tirer les leçons de ses échecs et des dérives autocratiques de sa décennie de gouvernance et de se consacrer à reformer le parti pour les générations futures, en s’inscrivant dans une nouvelle dynamique progressiste et en ouvrant la voix à la jeunesse éclairée du parti.
Malheureusement, les progressistes, s’ils existent encore au sein du RPG, sont ultra-minoritaires, et sont soumis au diktat de ceux qui vénèrent encore l’ancien président malgré l’échec patent de sa gouvernance, reconnu comme tel par l’essentiel de l’état major du parti et de ses alliés.
