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Maroc : Pourquoi Bank Al-Maghrib laisse monter le dirham

Par ABASHI SHAMAMBA Poussé par une contraction de la demande des devises sur le marché de change et une explosion des transferts des MRE (9 milliards de dollars attendus à fin décembre)., le cours de la monnaie marocaine face à l’euro et au dollar se rapproche de la limite inférieure de sa bande de fluctuation.…

Par ABASHI SHAMAMBA


Poussé par une contraction de la demande des devises sur le marché de change et une explosion des transferts des MRE (9 milliards de dollars attendus à fin décembre)., le cours de la monnaie marocaine face à l’euro et au dollar se rapproche de la limite inférieure de sa bande de fluctuation. Pas du tout inquiète, la Banque centrale (Bank Al-Maghrib) y voit une arme pour contrer l’inflation importée. 

Les Marocains qui reçoivent de l’argent envoyé par leurs parents résidant en Europe, aux Etats-Unis ou les MRE réinstallés au Maroc qui perçoivent leur pension de l’étranger, le constatent depuis plusieurs mois. Pour la même somme, le montant reçu a baissé. Pareil pour les exportateurs qui n’ont pas souscrit à aucune couverture contre le risque de change. Et ils sont nombreux, selon les professionnels des salles de marché sur la Place financière de Casablanca. Les virements reçus de leurs clients étrangers sont amputés de plusieurs milliers de dirhams, voire plus selon la valeur de la marchandise si en plus aucune clause dans le contrat de vente ne verrouille le risque de variation de la devise de facturation. Dans des activités comme la sous-traitance du textile-habillement, le tourisme ou les centres d’appels, où la concurrence se joue parfois sur quelques cents en dollar ou en euros, un dirham fort n’est pas une bonne nouvelle. Leur compétitivité-prix peut être mise à mal.

Si les ménages comme les entreprises subissent l’appréciation actuelle du Dirham face au dollar et à l’euro (d’au moins 5%), en revanche, les importateurs et le Trésor marocain devraient se frotter les mains car un Dirham fort réduit mécaniquement la facture finale à payer au fournisseur et le coût de la dette extérieure. Au final, l’appréciation du dirham assure une certaine protection face à l’inflation importée sans être une digue contre la hausse des prix des produits importés dont les cours s’embrasent sur le marché international. C’est le cas de produits pétroliers dont le mécanisme de stabilisation par les subventions a été supprimé en 20246, du blé ou du café par exemples.

Ce qui est certain, c’est que les ingrédients sont réunis pour que le dirham continue son envolée face au billet vert et à l’euro. Au contraire des taux d’intérêt, le différentiel des taux d’inflation par rapport aux principaux partenaires économiques du Royaume reste favorable au Maroc. C’est un facteur qui entretient le renchérissement du dirham. A cet élément il faut ajouter l’incertitude liée à la crise sanitaire.

Jusqu’où peut aller l’appréciation du Dirham ? Ni les cambistes dans les salles des marchés, ni les experts de Bank Al-Maghrib n’osent se lancer dans un pronostic. Même si le dirham se rapproche de la limite inférieure de sa bande de fluctuation, à la banque centrale on ne montre aucun signe d’inquiétude. « L’appréciation du dirham ne résulte pas de facteurs structurels, mais plutôt de facteurs conjoncturels qui tiennent en particulier à une reprise économique relativement lente compte tenu des incertitudes liées à l’évolution de la pandémie du Covid-19 ». Dans ce contexte, les volumes d’importations restent faibles et moins dynamiques que les exportations, ce qui induit un excédent en devises qui tend à apprécier le taux de change nominal du dirham. Pour baisser la fièvre sur le cours du dirham, Bank Al-Maghrib est intervenue sur le marché de change à travers des adjudications d’achat de devises afin d’absorber les excédents en devises et d’assurer ainsi le bon fonctionnement de ce marché, expliquent ses experts. Lors de l’adjudication d’achat de devises du 9 novembre dernier, Bank Al-Maghrib a retenu un montant de 55 millions de dollars, soit l’équivalent de 497,9 millions de dirhams. 

La crise sanitaire a fortement impacté les facteurs déterminant les conditions de liquidité sur le marché de change. Le décrochage des importations conjugué à une forte hausse des exportations a entraîné une surliquidité du marché, et une pression sur la demande du dirham. La faiblesse des flux à l’import serait attribuable à la persistance des effets de la pandémie du coronavirus, en lien notamment avec le dysfonctionnement des chaînes d’approvisionnement, comme la flambée de prix du fret maritime ou encore l’augmentation des délais de livraison. En parallèle, le maintien des flux à l’export est essentiellement soutenu par l’augmentation des prix des matières premières comme c’est le cas pour les prix du phosphate et dérivés. 

A ce déséquilibre de la balance commerciale, la surchauffe du dirham s’est accélérée cet été à la suite d’entrées massives de billets de banque étrangers (consécutif à la réouverture des frontières le 15 juin dernier) et à la résilience des transferts des MRE qui devraient battre tous les records cette année selon les prévisions officielles. Au moins l’équivalent de 9,2 milliards de dollars.12 Résultat, jamais le dirham n’a jamais été aussi demandée. Il se traite actuellement à des niveaux proches de la limite inférieure de la bande de fluctuation. 

Désinflation plus dirham fort

Cette appréciation du dirham combinée à une désinflation structurelle est de facto une forme de subvention aux exportateurs des biens de consommation courante vers le Maroc en rendant l’import bon marché. Pas du tout, corrigent les experts de Bank Al-Maghrib. La stabilité des prix est la mission centrale de la Banque centrale tel que cela est prévu dans ses statuts. Et son gouverneur, Abdellatif Jouahri y tient par-dessus tout, lui qui avait connu l’époque de l’hyperinflation du début des années quatre-vingt. Depuis plus de deux décennies, l’inflation au Maroc s’est située autour de 1,5% en moyenne. Cette stabilité des prix est favorisée par un ensemble de facteurs d’origine aussi bien interne qu’externe. Il s’agit de la fixité du régime de change contre un panier de devises ce qui a contribué à la modération de l’inflation importée ; de la stabilité de l’environnement macroéconomique ; de l’ouverture croissante de l’économie marocaine, avec une plus grande intégration dans les chaînes de valeurs mondiaux et le démantèlement tarifaire qui a donné lieu à une intensification de la concurrence ; et  de la mutation de la structure géographique des importations, avec une part croissante de celles provenant de pays émergents d’Asie à bas coûts salariaux. 

Ce niveau modéré et prévisible de l’inflation profite à l’ensemble des acteurs économiques à travers notamment l’ancrage des anticipations d’inflation, favorisant ainsi la préservation du pouvoir d’achat et la visibilité pour les opérateurs économiques. Toutefois, depuis le début de 2021, le rythme d’évolution des prix à la consommation s’est légèrement accéléré tant au niveau mondial que domestique, alimenté par la reprise de la demande, les goulets d’étranglement et la flambée des coûts des matières premières et du transport notamment maritime. Les dernières prévisions de Bank Al-Maghrib tablent sur une accélération de l’inflation tout en restant à un niveau modéré. Elle s’établirait à 1,2% en 2021 et à 1,6% en 2022. Sa composante sous-jacente qui reflète sa tendance fondamentale devrait quant à elle passer à 1,4% en 2021 et à 2,1% en 2022.


ENCADRÉ

La compétitivité-prix à l’export mise à mal

Que la parité du dirham face aux deux devises qui forment le panier de sa cotation (60% Euro et 40% Dollar) soit à un niveau si haut, cela ne devrait pas être un facteur déstabilisant pour les activités à l’export, estiment les experts de Bank Al-Maghrib. A la Banque centrale, un dirham fort est à la limite considérée comme une police d’assurance contre l’inflation importée. Surtout en cette période où les cours mondiaux des principales matières premières s’embrasent. 

Après le lancement de la transition vers un régime de change plus flexible en janvier 2018, le dirham évolue dans une bande, autour d’un cours central calculé sur la base du même panier, qui a été élargie progressivement pour se situer à partir de mars 2020 à ±5% Ces derniers mois, le taux de change enregistre une appréciation proche de la limite supérieure, mais les évaluations réalisées montrent qu’il reste globalement aligné sur les fondamentaux économiques et que cette appréciation serait de nature conjoncturelle due notamment à un excès de devises sur le marché. Pour ce qui est de la compétitivité, elle est appréhendée à travers l’évolution de la valeur en termes réels du dirham en calculant le taux de change effectif réel. Ce dernier se réfère à un panier de devises de pays partenaires et concurrents. Ceci dit, la compétitivité reste tributaire de la productivité qui elle-même renvoie à des facteurs structurels. Ainsi, pour qu’elle produise les résultats escomptés, la réforme du régime de change doit en effet être accompagnée par des réformes structurelles visant à renforcer la productivité et la compétitivité des secteurs productifs.

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