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Pourquoi Bolloré quitte l’Afrique

Un véritable séisme dans les milieux d’affaires franco-africains. Selon les informations du quotidien Le Monde, Vincent Bolloré aurait fait appel à la banque Morgan Stanley en vue de céder la totalité de ses actifs africains dans le secteur maritime et portuaire ainsi que dans la logistique, ce qui inclue également trois concessions ferroviaires. Depuis le début des années 1990, l’entrepreneur breton…

Alpha Condé et Vincent Bolloré : une amitié de 40 ans.

Un véritable séisme dans les milieux d’affaires franco-africains. Selon les informations du quotidien Le Monde, Vincent Bolloré aurait fait appel à la banque Morgan Stanley en vue de céder la totalité de ses actifs africains dans le secteur maritime et portuaire ainsi que dans la logistique, ce qui inclue également trois concessions ferroviaires.

Depuis le début des années 1990, l’entrepreneur breton a fait de ce secteur hautement stratégique le fer de lance de son groupe permettant d’engranger d’importants cash-flow pour financer d’autres opérations, en France. En 2020, les activités de la filiale ancrée sur l’Afrique, Bolloré Transport & Logistics (BTL), représentaient 5,82 milliards €, en hause d’1% par rapport à 2019, sur un chiffre d’affaires global de 24,11 milliards €. La revente de ses actifs apporterait au groupe entre 2 et 3 milliards €. 

Revers judiciaires 

Cette décision doit permettre à l’industriel de se recentrer sur ses autres métiers, singulièrement les médias. Elle intervient alors que ce dernier se trouve de plus en plus exposer par ses affaires africaines et son modus operandi sur le continent. Ses pratiques lui ont notamment valu, fin 2018, une mise en examen en France pour « corruption d’agent étranger », « complicité d’abus de confiance », « faux et usage de faux » par la justice française. Il lui est reproché des pratiques de corruption via la filiale Havas Worldwide en vue de financer les campagnes présidentielles d’Alpha Condé et de Faure Gnassingbé en 2010 moyennant l’obtention, en cas de victoire, des concessions du Port autonome de Conakry (PAC) et du Port autonome de Lomé (PAL). 

En Guinée, Vincent Bolloré a ainsi obtenu la concession du PAC en 2011 dans des conditions troubles. Désigné vainqueur de la présidentielle, Alpha Condé avait alors expulsé manu militari le staff du groupe Necotrans, concessionnaire du PAC depuis 2008, pour y installer aussitôt les équipes de Bolloré, ce qui vaudra à l’Etat guinéen plusieurs condamnations dont l’une par la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA), l’instance judiciaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) basée à Abidjan. 

Au Togo, Bolloré a récupéré les actifs de son ex-associé devenu un ennemi-juré, Jacques Dupuydaudy, fondateur de la compagnie Progosabasée à Séville en Espagne grâce à l’implication du président Faure Gnassingbé. Tentant d’échapper aux tribunaux en France, l’homme d’affaires a plaidé coupable, en février dernier, dans ses deux affaires. 

Toutefois la magistrate instructeur Isabelle Prévost-Deprez, qui a présidé le fameux procès de l’Angolagate, n’a pas fait droit à cette procédure estimant un procès nécessaire pour établir la vérité eu égard, selon elle, aux « graves atteintes à l’ordre public économique ». 


Démêlés 

Cette mise en examen est venue d’ajouter à de nombreux échecs ces derniers mois dont celui de la boucle ferroviaire ouest-africaine. Alors que Bolloré ambitionnait de construire une voie de chemin de fer devant relier cinq pays (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Niger, Bénin et Togo), ce projet structurant de 3 milliards € devant associer le rail aux ports, notamment pour l’évacuation des produits miniers, a littéralement sombré face à l’amoncèlement de jugements défavorables. 

Vincent Bolloré s’est notamment heurté à plusieurs acteurs revendiquant l’antériorité du projet. D’une part, Geftarail présidée par le Français Michel Bosio soutenu en son temps par l’ex-premier ministre Michel Rocard. Cette société d’ingénierie qui revendiquait le même projet depuis la fin des années 1990 a été confortée dans ses droits par la même CCJA, en 2018. D’autre part, le patron béninois de la compagnie Petrolin, Samuel Dossou, a porté plainte contre l’industriel pour usurpation de son projet de ligne de chemin de fer entre Cotonou et Niamey. Il a gagné ses procédures. Le pourvoi formé par Vincent Bolloré devant la Cour suprême du Bénin a été rejeté. 

D’autres affaires ont empoisonné les activités du groupe. Au Burkina Faso, Bolloré est malmené par la société Sopam dirigée par Mohamed Sogli. Ce dernier a attaqué en justice pour la livraison d’une turbine que la filiale Saga devait acheminer depuis le port de Saint-Nazaire, en France, jusqu’à Ouagadougou. L’équipement destiné à alimenter la centrale de Komsilga, dans la banlieue de la capitale, est arrivé avec plusieurs mois de retard dans un état défectueux. Bolloré a été condamné à verser plus de 22 millions € à l’homme d’affaires burkinabè. 

Tous ces litiges s’inscrivent dans un contexte dégradé en Afrique de l’Ouest en raison d’une insécurité grandissante liée à l’expansion des groupes djihadistes. Outre l’ensemble du Sahel, cette menace gagne actuellement les pays du littoral ouest-africain dont la Côte d’Ivoire.  

Un symbole de la Françafrique

Outre ces échecs, Vincent Bolloré suscite de nombreuses critiques pour la manière abrupte dont il a entouré son ascension sur le continent.  Bien qu’important pourvoyeur d’emplois en Afrique (plus de 20.000), il reste indissociable des pratiques françafricaines. En quelques années, il s’est assuré une situation dominante dans le secteur de la logistique grâce à son entregent et ses relations personnalisées avec les chefs d’Etat africains. Ses méthodes sont jugées expéditives. Il est régulièrement accusé de collusion avec les commissions d’appel d’offres ou avec les gouvernements locaux pour emporter un marché. En 2013, ses concurrents s’étaient élevés contre la façon dont il a obtenu le second terminal à conteneurs du Port autonome d’Abidjan (PAA) alors qu’il était déjà le concessionnaire du premier. Suspectant une intervention auprès de la commission de privatisation, les autres soumissionnaires avaient vainement saisi les instances de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) pour « abus de position dominante ».

Cyril Bolloré, un non-africain

De plus en plus mal vues les méthodes de Vincent Bolloré pâtissent du vieillissement de ses réseaux. Les contacts directs avec les chefs d’Etat sont vilipendés par les opinions publiques locales. La chute d’Alpha Condé, le 5 septembre, en Guinée lui a fait perdre un important relais. Ses projets d’expansion ont été bloqués dans d’autres pays comme au Bénin, le président Patrice Talon ne le portant pas vraiment dans son cœur.  

L’autre facteur, enfin, ayant précipité un retrait d’Afrique est l’actualité même de Bolloré. Depuis 2019, son dirigeant est engagé dans la préparation de sa succession. Héritier et successeur désigné, son fils Cyril Bolloré, patron de BTL avant d’être porté à la présidence du groupe, possède un tropisme africain nettement moins prononcé que son père. En privé, on évoque même son désintérêt. Selon les informations du Monde, plusieurs actuels concurrents seraient déjà intéressés au rachat des activités cédées parmi lesquelles le français CMA-CGM, le qatari Dubaï Ports World (DP World), le néerlandais Maersk ou encore le chinois Cosco Shipping.

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