A quelques jours d’intervalle, deux contextes immédiats renvoient à la perte d’influence de la France en Afrique, qui plus est dans son ancien « pré-carré ». En Centrafrique, la montée en puissance de la Russie perceptible depuis 2016 vient de pousser Paris à geler sa coopération militaire. Une décision rare d’ordinaire prise en répercussion de contextes hautement antidémocratiques ou liberticides. Ce fut le cas, au début des années 1990, à l’égard du Togo après les violences sanglantes ayant accompagné l’ouverture de ce pays au pluralisme.
Officiellement, ce gel vient en écho à l’atmosphère jugée de plus en plus antifrançaise à Bangui, campagne directement téléguidée par Moscou, selon le ministère français des Armées. Les autorités centrafricaines sont ainsi jugées complices de ces dénigrements exprimés principalement dans les médias et sur les réseaux sociaux. « A plusieurs reprises, les autorités centrafricaines ont pris des engagements qu’elles n’ont pas tenus tant sur le plan politique envers l’opposition que sur le comportement vis-à-vis de la France, qui est la cible d’une campagne de désinformation massive », explique le ministère, le 7 juin, dans un communiqué. Ce gel, qui touche également les aides budgétaires, s’est immédiatement traduit par le rappel de cinq coopérants militaires français travaillant au ministère centrafricain de la Défense. Les sessions d’entrainement des Forces armées centrafricaines (Faca) à partir des dispositifs tricolores prépositionnés au Gabon seront également interrompues.
Au-delà de cette décision brutale, la France manifeste surtout son mécontentement vis-à-vis d’un pays, jadis épicentre de son militarisme sur le continent africain, où elle ne pèse plus. Dès son arrivée au pouvoir, en février 2016, le président Faustin Archange Touadera s’est tourné vers Moscou pour tenter d’apporter une réponse appropriée à la lutte contre les multiples groupes armés essaimant dans le pays. Très tôt la Russie, qui est solidement implantée au Soudan voisin où elle érige une base militaire navale, a signé des accords de défense avec la Centrafrique tout en livrant des équipements et des armes.
En outre, les hommes de la société paramilitaire Wagner, proche du Kremlin, ont été envoyés sur le terrain pour entraîner les soldats centrafricains. Cette société assure aujourd’hui la protection et la sécurisation du chef de l’Etat mais aussi de plusieurs institutions en échange d’accès à des ressources stratégiques, notamment minières. Lors de la dernière présidentielle, ces soldats russes ont prêté main forte au régime Touadera pour combattre la rébellion de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) aujourd’hui dirigée par l’ancien président François Bozizé. Cet activisme s’accompagne depuis des mois de violentes attaques contre Paris.
A ce camouflet centrafricain s’ajoute celui que la France est en train de subir au Mali. Dans ce pays Paris a également suspendu, le 3 juin, sa coopération militaire « à titre conservatoire et temporaire » à la suite du putsch perpétré par le colonel Assimi Goïta. En désaccord avec la tournure prise par la transition devant amener à l’organisation d’élections démocratiques et transparentes, le dépositaire du président Ibrahim Boubakar Keita « IBK », en aout 2020, a renversé, en mai dernier, le président de la transition Bah N’Daw et son premier ministre Moctar Ouane avant d’être intronisé chef de l’Etat, le 7 juin. « Un coup d’Etat dans le coup d’Etat » selon l’expression utilisée par Emmanuel Macron, particulièrement critique quant à la reprise du pouvoir par la junte.
Bien que les nouvelles autorités aient assuré du bon déroulement de cette transition Paris, qui n’a cessé de s’offusquer du ressentiment antifrançais dans ce pays, membre du G5 Sahel, a affuté des mesures de rétorsion. Les opérations que la force Barkhane mène conjointement avec les Forces armées maliennes (Fama) sont de facto stoppées. Toutefois, la suspension de la coopération militaire avec le Mali survient alors que les émissaires de la Commission économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao), présents à Bamako, le 9 juin, pour une visite de travail, se sont dit « rassurés » par le nouvel homme fort du pays quant à un retour aux civils lors de la prochaine élection présidentielle prévue, début 2022.
Ce contexte justifie néanmoins une véritable défiance de la part de la France. Lors d’un conseil de la défense tenu dans la même journée du 9 juin à Paris, Emmanuel Macron a décidé de réduire les effectifs de Barkhane, force antiterroriste déployée depuis 2014 au Sahel pour lutter, aux cotés du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad), contre la menace djihadiste. Une résolution tendant à mettre les menaces pour un retour du président Bah N’Daw aux affaires à exécution, mais qui ne devrait que fragiliser la situation localement. Au moment où la Task Force européenne Takuba (TF Takuba) n’est pas pleinement opérationnelle, la réduction des effectifs Barkhane s’inscrit dans un contexte d’accroissement des attaques terroristes. Début juin, une attaque dans la ville de Solhan, au nord-est du Burkina Faso, a fait plus de 160 morts parmi les civils.




