Empereur du BTP au Burkina Faso, sur les traces de son aïeul Oumarou Kanazoé, l’homme d’affaires Mahamadou Bonkoungou, 55 ans, ne cesse de gagner en influence au-delà des frontières de l’ancienne Haute Volta. En quelques années, le patron du groupe diversifié Ebomaf fondé en 1989, a su pénétrer au cœur des pouvoirs ouest-africains, raflant de multiples marchés à la barbe des groupes occidentaux pourtant fortement implantés en Afrique comme le Français Sogea-Satom.
Connu pour avoir remporté le contrat de l’échangeur de Ouagadougou, vaste nœud de routes intra-urbaines permettant de désengorger la capitale depuis 2018, l’homme d’affaires possède à son actif des dizaines d’autres contrats accompagnant le renforcement du tissu routier et des infrastructures aéroportuaires de la sous-région. Le tronçon Pya-Sarakawa-Kanté au Togo ; la réhabilitation des aéroports des villes ivoiriennes de Kong, San Pedro ou Korhogo, mais aussi la construction de la route reliant Ferkessédougou à Kong (120 kms) dans le même pays ; la réhabilitation de la route Dassa-Salavou-Djougou au Bénin ou encore la construction de près de 350 kms de routes au Libéria restent, à ce jour, les plus emblématiques. Son portefeuille de projet se monte à plus de 1000 milliards F CFA (1,5 milliard €).
Le secret de ce succès réside dans l’existence, en parallèle de ces activités de BTP, de la compagnie aérienne Liza Transport International (LTI), propriété du même tycoon burkinabè. Dans un marché aérien ouest-africain dégarni et fragile, cette société de location de jets et d’avions commerciaux joue à la fois comme la carte de visite d’Ebomaf et un formidable levier pour de futurs contrats. LTI s’est imposée dans un marché aérien ouest-africain dégarni et fragile. Inspiré par Oumarou Kanazoé, patron du groupe OK décédé en 2011 qui fut l’un des rares entrepreneurs à posséder un hélicoptère au Burkina Faso mis à disposition du cercle rapproché de Blaise Compaoré et des opérateurs économiques du pays, Mahamadou Bonkoungou a rapidement su tirer profit de sa compagnie. D’une part grâce à une offre tarifaire plus attrayante que les jets mis à disposition par les compagnies européennes ou moyen-orientales. D’autre part en suppléant à la carence en aéronefs de nombreux présidences sous-régionales.
Filiale d’Ebomaf, LTI s’est ainsi lancée en 2013 après l’acquisition de deux Falcon auprès de Dassault Aviation, en l’occurrence un 900Ex EASY de 14 places ainsi qu’un 8X. Cette flotte a été renforcée par un hélicoptère Agusta Westland 109S, un Beechcraft King Air 350i ainsi qu’un Airbus 318-112 Elite de 19 places. Ce dernier aéronef était le porte étendard de LTI jusqu’à l’acquisition, en 2020, d’un Airbus 319 CJ VIP et d’un Boeing 737 faisant office d’avion-cargo immatriculé P4-EBO, anciennement propriété de la compagnie brésilienne Connect Cargo.
Cette flotte privée, l’une des plus florissantes de la sous-région, est ainsi plébiscitée par les élites locales à commencer par Marc Roch Christian Kaboré. Le président burkinabè a volé sur l’A319 pour se rendre au sommet du G5 Sahel de Ndjaména en février dernier. Alpha Condé, Faure Gnassingbé ou encore Patrice Talon sont des passagers réguliers des avions de LTI. Le Falcon 8X a transporté Faure Gnassingbé en Côte d’Ivoire pour assister aux obsèques du premier ministre Amadou Gon Coulibaly, en juillet 2020. Présenté à Mahamadou Bonkoungou par l’entremise de l’ex-chef de la diplomatie burkinabè Djibril Yipènè Bassolé, Alpha Condé sollicite le Falcon 900 Ex EASY. En 2016, il a emprunté cet appareil pour assister à l’investiture du président Mahamadou Issoufou, à Niamey. Faure Gnassingbé fut l’un des tous premiers chefs d’Etat à voler sur les avions de LTI, y compris pour se rendre en Italie, son pays de villégiature où il séjourne chaque année pour ses vacances. Le Togo a été, en retour, l’un des premiers pays hors Burkina Faso a désigné Ebomaf pour des travaux, en particulier la route Pya-Kanté.
Alors que la compagnie nationale Air Burkina connait de vives turpitudes dans le cadre de la pandémie mondiale Covid 19, Ebomaf est utilisée par un personnel politique venu de tous horizons. Le convoyage de hauts dignitaires permet ainsi à l’homme d’affaires d’évoluer dans le club fermé des chefs d’Etat où il fait fructifier son savoir-faire et sa notoriété. Ses affinités avec plusieurs d’entre eux se répercutent, favorisant une véritable cooptation entre présidents. La dimension panafricaine d’Ebomaf renforce cette publicité.
Même s’il se défend farouchement de « cadeauter » ces responsables ou de leur faire bénéficier de tarifs avantageux, le magnat burkinabè cultive une diplomatie de l’aérien particulièrement favorable à la fluidité de ses affaires. Ses connexions s’étendent progressivement à l’Afrique centrale avec des marchés en Guinée Equatoriale mais aussi en République démocratique du Congo (RDC). En 2017, le Boeing 318 de LTI a ramené à Kinshasa la dépouille d’Etienne Tshisekedi, père du président congolais Félix Tshisekedi et opposant historique à Mobutu Sese Seko. En RDC, Mahamadou Bonkoungou a rencontré le gouverneur de Kinshasa, en 2019, André Yango, pour développer plusieurs projets dans la capitale congolaise.
La disparition soudaine du premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko, en mars dernier, a fait perdre à l’homme d’affaires un précieux ancrage en Côte d’Ivoire. Sous cette primature, Mahamadou Bonkoungou s’était positionné sur le projet de route côtière reliant Abidjan à la ville de San Pedro (est) pour un contrat de plus d’un milliard €. Un marché finalement abandonné. Proche de l’ancien Grand maître de la Grande Loge de Côte d’Ivoire (GLCI), il est toutefois connecté aux plus hautes autorités du pays parmi lesquelles le nouveau premier ministre Patrick Achi. Mahamadou Bonkoungou entend par ailleurs utiliser son rapprochement avec Umaro Sissoco Embalo concernant le chantier de la route reliant Bissau à Dakar. Le rapprochement avec le chef de l’Etat bissau-guinéen élu en 2019 a été réalisée par l’entremise de Mahamadi Savadogo, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso (CCI-BF) et patron du groupe diversifié Smaf International (hydrocarbures, BTP, import-export…) surnommé « Kadhafi » en raison de ses études en Libye et premier opérateur burkinabè à avoir ouvert les relations d’affaires avec Pékin dans les années 1980. D’autres projets accusent en revanche du retard à l’image de la construction du tronçon Calavi-Cococodji chargé d’améliorer la circulation dans la capitale économique béninoise Cotonou.
L’homme d’affaires burkinabè a étendu ses affaires au secteur bancaire après la création de l’International Business Bank (IB Bank) dont la première succursale s’est établie à Lomé. En janvier dernier, ce nouvel établissement a inauguré une filiale à Djibouti. Cette ouverture permet de soutenir la stratégie de développement du groupe, les chantiers d’Ebomaf étant financés par fonds propres moyennant la garantie des Etats concernés. L’homme d’affaires se voit rembourser une fois ses chantiers livrés.




