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France-Rwanda: ce que dit le rapport Duclert

Remis le 26 mars au président Emmanuel Macron, le rapport de la commission présidée par Vincent Duclert sur le rôle de la France durant le génocide au Rwanda, d’avril à juillet 1994, éclaire sur la position de Paris dans l’appui apporté au régime de Juvénal Habyarimana jusqu’au drame ayant couté la vie à près d’un…

Remis le 26 mars au président Emmanuel Macron, le rapport de la commission présidée par Vincent Duclert sur le rôle de la France durant le génocide au Rwanda, d’avril à juillet 1994, éclaire sur la position de Paris dans l’appui apporté au régime de Juvénal Habyarimana jusqu’au drame ayant couté la vie à près d’un million de Tutsis et de Hutus « démocrates ». Tout au long des 1200 pages intitulées « La France au Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) » rédigées par cette commission composée de quatorze historiens, l’aveuglement des plus hautes autorités françaises, en tête desquelles François Mitterrand, sur les réalités du terrain et les signes avant-coureur d’un massacre de masse dans ce pays des Grands-Lacs est pointé avec une parfaite régularité. Si la France ne s’est pas rendue la complice directe de ces tueries, dernier génocide du XXème siècle, elle a cependant créé le climat et les conditions propices à la radicalisation de l’entourage du président rwandais, plus connu sous le nom de « Clan du Nord » et ce, dès les incursions du Front patriotique rwandais (FPR) piloté par Paul Kagamé appuyé par l’Ouganda.

Paris établit ainsi un ensemble de « responsabilités, lourdes et accablantes », selon la mission. Les 8000 documents, notes diplomatiques et dossiers déclassifiés étudiés depuis avril 2019, date de la création de la commission à la demande d’Emmanuel Macron, font apparaître une lecture strictement ethnique de la situation par le chef de l’Etat français décidé à voler militairement au secours de Juvénal Habyarimana dès octobre 1990. Ce soutien se matérialise par l’opération Noroit qui permet de sauver temporairement ce régime des attaques répétées de la rébellion du FPR, mais aussi par la livraison réitérée d’armements doublée d’une montée en puissance de la coopération militaire entre les deux pays. Suivant la grille de lecture classique de la relation franco-africaine renforcée par le lien très personnel établi entre François Mitterrand et son homologue, il s’agit alors de porter assistance à un « pays ami » inquiété par une menace extérieure. Or ce soutien sans faille a eu un effet dévastateur. Outre le sentiment de protection voire d’invincibilité qu’il a procuré au régime rwandais, il a accéléré chez les « ultras » hostiles à toutes formes de négociations la nécessité d’une épuration des populations tutsi. Une « solution finale » version africaine.

Dès cette période, plusieurs observateurs comme le colonel René Galinié, attaché de défense de l’ambassade de France à Kigali, alerte vainement sur le climat délétère qui s’installe et les risques réels d’extermination à grande échelle. Il n’est pas entendu. Cette politique de moyens armés en contrepartie d’une « démocratisation du régime » se poursuit en 1992 et 1993, à la faveur de nouvelles poussées du FPR. Elle permet d’installer tous les prémices au génocide. Ce dernier débute le 6 avril 1994, date de l’attentat sur le Falcon du président Habyarimana, et ouvre la voie aux extrémistes. La France, qui n’entend nullement tomber dans le piège rwandais monte très vite l’opération d’exfiltration de ses ressortissants Amaryllis. Celle-ci permet d’évacuer 400 Français et 600 étrangers ainsi que le personnel de l’ambassade de France dirigée par Jean-Michel Marlaud après que ce dernier ait détruit toutes les archives de la chancellerie. Mais la question de l’évacuation des proches du régime et de leur « parentèle », notamment de la première dame Agathe Habyarimana et d’une centaine d’autres personnalités, est très vite posée par François Mitterrand. Ce groupe est évacué par le même dispositif vers Bangui après avoir été amené à l’aéroport de Kigali escortée par les éléments de la Garde présidentielle rwandaise. Celle-là même qui s’implique ouvertement dans les premières heures des massacres.

Initialement, Paris n’a nullement l’intention de s’éterniser. Accaparé par son approche visant coute que coute à sauver les accords d’Arusha de 1993 gravement menacés par la rébellion, elle passe alors totalement à côté de ce qui se joue sur le plan humanitaire. « La réaction des autorités françaises aux événements en cours au Rwanda se caractérise par la difficulté à prendre conscience du génocide », explique la mission. « Cette attitude apparaît tant au plan interne qu’aux niveaux mondial et régional ». Pourtant, les alertes redoublent, en particulier de la part des ONG sur place. Il faut attendre le 16 mai, plus d’un mois et demi après le déclenchement des massacres pour voir qualifier la situation de génocide par le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé. Tout en recherchant une solution négociée mais qui ne ferait pas pour autant la part belle au FPR, Paris continue d’appuyer politiquement le gouvernement intérimaire, légitimé par les Nations Unies, formé après l’attentat du 6 avril. Sous pression internationale, la France se dit favorable à la mise en place d’une mission humanitaire mais s’oppose régulièrement au renforcement de la Minuar, notamment sous le chapitre 7, craignant l’embrasement généralisé. L’idée d’une intervention fait cependant son chemin. Elle prend son sens dans l’opération Turquoise validée par l’Onu pour une période de deux mois en vue de protéger les civils et de stopper les massacres. Une Zone Humanitaire Sure (ZHS) est ainsi créée mais la France est rapidement décriée par les ONG pour qui cette opération est une manière « de se refaire une virginité après avoir soutenu pendant des années le gouvernement ». Selon la mission : « La France a réagi tardivement face au génocide mais elle a été la seule à tenter de faire quelque chose ». Des voix saluent cette implication à commencer par le secrétaire général des Nations unies, l’Egyptien Boutros-Boutros Ghali. De nombreux autres observateurs estiment que la ZHS forme un corridor ayant offert un sauf-conduit aux caciques du régime Habyarimana et plus clairement aux génocidaires en leur permettant de franchir la frontière avec le Zaïre. Selon la mission, l’Opération Turquoise a été « principalement humanitaire mais pas seulement, le devenant strictement lorsque, avec la victoire militaire du FPR, il n’y a plus de cessez-le-feu à obtenir et de négociations à favoriser. » Et d’ajouter : « La protection des populations civiles a été efficace pour un petit nombre de Tutsi et pour les communautés religieuses. L’action humanitaire a permis également de répondre à des pénuries alimentaires massives et à une épidémie de choléra.

Cependant, déployée à l’ouest du Rwanda où les forces françaises arrivent par le Zaïre, inscrite dans le contexte du déplacement de plusieurs centaines de milliers de personnes qui fuient l’avancée du FPR, elle bénéficie à des populations très majoritairement hutu et qui comptent parmi elles, non seulement des tueurs, mais aussi des commanditaires du génocide ». Le rapport, qui rend quelque part justice à l’action des militaires français obligés de prendre des initiatives sans forcément pouvoir en référer à leur hiérarchie, replace également la proximité entre Juvénal Habyarimana et François Mitterrand. Une relation de chef d’Etat à chef d’Etat qui ne laisse guère de place à l’information du personnel diplomatique. « Les décisions présidentielles ne sont pas toujours discutées en amont, ce qui laisse voir une politique plus personnelle, le chef de l’État ne prenant pas toujours la peine d’informer ses conseillers ni ses ministres. Ceux-ci doivent s’en accommoder comme le montrent plusieurs exemples qui soulignent, à l’inverse, combien son homologue rwandais utilise cette proximité, invoque des promesses que lui aurait faites François Mitterrand pour s’imposer aux émissaires français.

La mission, qui insiste sur la notion d’aveuglement de Paris durant ces quatre années décisives en armant les partisans du génocide, souligne enfin les limites de son travail. « Certains documents ont sans doute échappé à la Commission, qu’ils aient disparu ou qu’ils n’aient jamais été déposés dans des centres d’archives publiques. Il n’a pas été possible d’accéder à quelques ensembles de documents pourtant conservés dans des services d’archives », affirme-t-elle, tout en précisant : « On peut, par ailleurs, faire l’hypothèse qu’un certain état d’esprit régnant au plus haut niveau de l’État, en lien avec la politique menée, a pu gêner l’émergence de rapports substantiels sur l’organisation interne du parti présidentiel au Rwanda, qui auraient documenté la préparation du génocide. Les archives publiques françaises ne suffisent pas, à elles seules, à rendre compte de façon exhaustive de l’histoire du rôle et de l’engagement de la France au Rwanda ». Si le rapport a le mérite de clarifier ou de confirmer certains faits de cette séquence tragique de la relation franco-africaine, il est loin de lever l’ensemble du voile. De nombreuses questions ne trouvent pas de réponse. Les circonstances de l’exfiltration ou des « facilités » accordées aux génocidaires n’est pas la moindre d’entre elles.

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