Moody’s Investors Service (« Moody’s ») a procédé le 12 juin 2020 à une révision à la baisse des notes émises par le gouvernement du Sénégal en devises étrangères et locales Ba3 et ses notes senior non garanties en devises étrangères.
Parallèlement, Moody’s a confirmé les notations d’émetteurs à court terme en devises étrangères et en devises locales du pays Not Prime (NP). La décision de revoir les notes du Sénégal pour révision à la baisse reflète l’évaluation de Moody’s selon laquelle la participation du pays à l’Initiative de suspension du service de la dette du G20 (DSSI) augmente le risque que les créanciers du secteur privé subissent des pertes.
La faute à l’initiative G20
La suspension des obligations du service de la dette vis-à-vis des créanciers publics seuls ne devrait pas avoir d’incidence sur la notation; il fournit un allégement de liquidité à un moment où la situation budgétaire du Sénégal est sous pression en raison du choc mondial des coronavirus. Cependant, l’appel du G20 aux créanciers du secteur privé à participer à cette initiative à des conditions comparables augmente le risque de défaut sur la dette privée selon la définition de Moody’s. Le gouvernement a expressément déclaré son engagement à respecter toutes ses obligations contractuelles vis-à-vis des créanciers du secteur privé et n’a pas l’intention de leur étendre le DSSI. Cependant, cela contraste avec un appel du secteur officiel aux créanciers commerciaux de contribuer à l’allégement du service de la dette.
Conformément à l’approche de Moody’s à l’échelle mondiale, la période d’examen permettra à l’agence de notation de comprendre l’importance de la déclaration figurant dans la feuille de modalités de l’allégement de la dette selon laquelle les créanciers du secteur privé devraient participer à des conditions comparables. L’examen évaluera si la participation du Sénégal à cette initiative sera effectivement mise en œuvre sans la participation du secteur privé, auquel cas la notation sera probablement confirmée au niveau actuel; ou, sinon, quelle note inférieure serait compatible avec les pertes attendues. Tous les plafonds à long terme pour les dépôts et la dette en devises et en monnaie locale restent inchangés à Baa1.
Le 10 juin, le gouvernement du Sénégal a annoncé sa participation au DSSI du G20 et l’ouverture de discussions avec le secrétariat du Club de Paris et les créanciers bilatéraux officiels pour une mise en œuvre ordonnée du DSSI. Le gouvernement a annoncé que le DSSI prendrait effet avec la suspension des paiements du principal et des intérêts dus à tous les créanciers bilatéraux officiels jusqu’à la fin de 2020 pour un montant de 90,6 milliards de FCFA (157,2 millions de dollars ou 0,6% du PIB) entre le 1er juin et la fin de de l’année, représentant 13,5% du service de la dette extérieure du gouvernement en 2020.
La suspension des obligations du service de la dette envers les créanciers officiels seuls ne devrait pas avoir d’incidence sur la notation; en effet, l’allégement des obligations du service de la dette publique permettrait d’allouer des ressources budgétaires aux efforts essentiels de santé et aux dépenses sociales, tout en réduisant les pressions de liquidité extérieures et gouvernementales à un moment où le Sénégal subit une pression importante du fait du choc mondial des coronavirus. Cependant, le G20 a appelé les créanciers du secteur privé à participer à cette initiative à des conditions comparables. Moody’s estime le service de la dette extérieure du gouvernement restant dû aux créanciers privés en 2020 à environ 0,4% du PIB, reflétant principalement le service sur les cinq obligations internationales du Sénégal qui représentent environ 25% de la dette de l’administration centrale, soit environ 16% du PIB. Pour 2021, le service de la dette euro-obligataire du gouvernement s’élèvera à environ 330 millions de dollars, soit 1,2% du PIB.
e périmètre de la dette du gouvernement central exclut la couverture des entités parapublique ainsi que la dette et les garanties des entreprises publiques qui représentent 10% supplémentaires du PIB et qui sont pour la plupart financées de l’extérieur. Si ces entités avaient besoin du soutien du gouvernement, le service efficace de la dette extérieure du gouvernement augmenterait en conséquence. Le Sénégal a explicitement confirmé son intention de ne pas étendre le DSSI à la dette du secteur privé. Néanmoins, les conditions actuelles d’allégement de la dette du G20, telles qu’énoncées dans la feuille de conditions publiée le 15 avril, appellent la participation du secteur privé à des conditions comparables. La période d’examen permettra à Moody’s d’évaluer comment la tension apparente sera résolue entre la volonté du gouvernement de ne pas étendre la participation au DSSI au-delà du service de la dette dû aux créanciers du secteur public, et l’appel du G20 aux créanciers du secteur privé à participer. Il évaluera si la participation du Sénégal à cette initiative sera effectivement mise en œuvre sans la participation du secteur privé et, dans la négative, quelle note inférieure serait compatible avec les pertes attendues.
Le poids de la dette
L’une des principales contraintes pesant sur le profil de crédit du Sénégal est le poids relativement élevé de la dette publique centrale, qui a atteint 56% du PIB en 2019, que Moody’s prévoit à 65% en 2020 et qui ne devrait pas retomber dans un avenir proche. Cette forte augmentation du taux d’endettement de l’administration centrale est principalement due à l’élargissement attendu du déficit budgétaire à 3,3% du PIB en 2020, reflétant les dépenses liées à la pandémie et la baisse des recettes, en plus du ralentissement important de la croissance et d’un niveau moyen plus incertain des perspectives de croissance à long terme moins importantes que prévu. Une dette publique relativement élevée au-dessus de la médiane Ba3 limite la capacité d’absorption des chocs du Sénégal et sa capacité à soutenir le développement de secteurs stratégiques.
