Ce dimanche 22 mars, un chef d’Etat africain, 82 ans sonnants et trébuchants dont dix au pouvoir, tente coûte que coûte de modifier la constitution de son pays avec un fichier électoral gonflé de 2,4 millions d’électeurs puis dégonflé loin des minimums requis de transparence électorale. « On n’a aucune preuve que cette opération (de nettoyage du fichier) a été effectuée », déplore à l’AFP le principal opposant, le libéral Cellou Dalein Diallo, ancien premier ministre, bête noire du régime. « J’espère que tout se passera dans la paix et la tranquillité et que le peuple guinéen, comme en 1958, montrera sa maturité » a déclaré le chef de l’Etat, sourire aux lèves, en votant ce matin à Kaloum, centre-ville de Conakry, entouré de la garde présidentielle.
La faible affluence des guinéens dans les bureaux de vote, constatée par les journalistes de la presse internationale, était plutôt attendue, covid-19 et boycott obligent. Les guinéens qui n’ont pas accès aux réseaux sociaux depuis samedi soir sauf via VPN, craignent surtout que les violents affrontements signalés en haute banlieue de Conakry entre pro et anti-référendum ne fassent tâche d’huile. Il en faudra manifestement plus pour faire renoncer au président Alpha Condé son projet de révision de la constitution.
En dépit d’un bilan de 30 morts depuis le début, en octobre dernier, des manifestations opposées au changement de la constitution, en dépit de la triple désapprobation de l’Union Africaine, de la Commission Economique des États de l’Afrique de l’Ouest et de l’Organisation Internationale de la Francophonie, Alpha Condé est convaincu de la justesse de sa démarche. «Pourquoi eux et pas moi?», maugrée celui qui par son style atypique, ses coups de gueule et son sens particulier du panafricanisme à rappelle incontestablement Mobutu Sese Seko, l’authenticité culturelle en moins, ou encore le Robert Mugabé des années 2000, sans ce passé historique de guérilleros libérateur qui n’excuse pas cependant la dictature.
De l’ancien leader estudiantin africain à Paris, il ne reste plus que de discrètes amitiés parisiennes reconverties en visiteurs du soir, comme autrefois les fantômes de Gbadolite, à la recherche de licences minières ou de marchés juteux sur le dos du paupérisé peuple guinéen. En froid avec le FMI et la Banque Mondiale, qui ont de concert réduit la voilure, le locataire du Palais de Sekoutetayah en tenue de léopard semble n’avoir gardé de ses quarante ans d’opposant que ce droit à un troisième mandat qui le rapproche encore plus de e vieux Mobutu de l’après conférence nationale que du mythique Mandela dont il se réclame. A ceux qui l’interrogent sur son maigre bilan économique à la tête de la Guinée, le gauchiste montre du doigt le bouc émissaire idéal : Ebola.
La terrible maladie a certes pendant deux ans annihilé la relance d’un pays bénéficiaire de l’initiative PPTE. Mais « la décennie perdue » comme l’appellent les chancelleries occidentales à Conakry, est surtout le fait d’une improvisation économique et d’une révision d’un code minier qui a débouché sur de longues batailles judiciaires qui font que le grand projet de la mine Simandou n’a pas encore connu d’exécution. Les scandales des concessions portuaires et minières, les enquêtes ouvertes en Suisse, en Belgique et aux États-Unis, impliquant de hautes personnalités guinéennes, ont rythmé ls deux mandats d’Alpha Condé.
Venu au pouvoir en déphasage, avec vingt ans de retard, Alpha appartient à la génération d’avant, celle qui était farouchement opposée à toute limitation de mandat et criait à l’ingérence quand la communauté internationale s’ intéressait à leur mode de gestion. Tout comme Mobutu hier, Alpha Condé se dit profondément panafricaniste, faisant sourire nombre d’observateurs, en jurant la main sur le coeur que le but du changement constitutionnel entrepris est de garantir l’égalité des sexes et, entre autres, interdire l’excision des jeunes filles.
Son élection en 2010 au terme d’un renversant deuxième tour qui l’a vu, lui et ses 18%, coiffer au poteau Cellou Dalein Diallo, ouvrait, pensait-on, une nouvelle ère pour la Guinée. Grande sera la désillusion. A la différence de Mobutu qui avait au moins réussi à restaurer l’unité du territoire congolais, Alpha Condé a évolué sans programme d’ensemble en s’attachant les services de conseillers occidentaux prestigieux (Georges Soros, Tony Blair) qu’on montre au peuple pour le convaincre de l’importance du guide. Le scrutin de dimanche qui intervient en pleine épidémie de Coronavirus, sans internet ni appels internationaux, alors que le Front National de Defense de la Démocratie (FNDC) appelle au boycott et que la communauté internationale craint des débordements, résume l’ère Alpha Condé: une éternelle fuite en avant dans une transparence discutable.
