Mardi 15 septembre 2026

Accès Premium FR · EN

Finance africaine — depuis 2013

, ,

Sindika Dokolo, un amateur d’art dans l’oeil du cyclone

Son CV peut se résumer en une seule phrase : il est le mari de Isabel Dos Santos, la fille de l’ancien président angolais, Eduardo Dos Santos. Tout comme sa femme, Sindika Dokolo est provisoirement sous le coup du gel de ses avoirs par la justice angolaise,  ce qu’il conteste, dénonçant un procès à sens unique.…

Son CV peut se résumer en une seule phrase : il est le mari de Isabel Dos Santos, la fille de l’ancien président angolais, Eduardo Dos Santos. Tout comme sa femme, Sindika Dokolo est provisoirement sous le coup du gel de ses avoirs par la justice angolaise,  ce qu’il conteste, dénonçant un procès à sens unique. Mais au fait qui est ce milliardaire politiquement exposé ?

L’Afrique culturelle le porte aux nues il y a trois ans, à la suite d’un haussement de menton suite au refus de la France de restituer des œuvres culturelles du Bénin. L’affaire est médiatisée. L’annulation décidée par Sindika Dokolo, en guise de représailles, d’un prêt de ses œuvres classiques consenti au Musée du Quai Branly fait des vagues dans les médias parisiens qui accusent l’homme d’affaires de polir son image d’oligarque africain par un engagement pour l’art.

Héritier du richissime Augustin Dokolo Sanu, un homme d’affaires congolais qui a fait fortune dans le diamant, Sindika Dokolo adore les feux de la rampe. « Un homme qui fait tout en grand » dit de lui un connaisseur qui l’a vu acheter un diamant, le fameux « 404 », à 16 millions d’euros en marge du festival de Cannes.

En 2012, il rachète le joaillier Genevois De Grisogono pour 100 millions de dollars via un montage financier. Aujourd’hui la modeste maison de naguère est devenue l’un des leaders dans le traitement des diamants, surtout angolais. L’achat du 404 donne un nouvel élan au joaillier.

Sindika Dokolo est aussi derrière Nemesis, une société diamantaire qui évolue à Dubaï et qui, en vérité, est le premier acheteur du «404» à la société d’Etat angolaise Sodiam, avant d’en céder les droits à De Grisogono.

Ajoutez à ces transactions le fait, petit détail sans doute, d’être depuis 2002 le mari de la femme la plus riche d’Afrique, l’intérêt de l’homme pour le diamant et l’art et son goût prononcé dans l’anticipation des tendances du marché, des événements politiques comme économiques, et vous obtenez l’un des derniers spécimens d’une espèce disparue: celle des géostratéges.

L’Afrique de 2050 et son poids démographique par rapport à la Chine revient souvent dans ses conversations. Idem pour le fameux axe Luanda -Kinshasa, reliant son pays de cœur à son pays de naissance pour contrer la puissance sud-africaine. Alors que la tendance chez les grands milliardaires et au regroupement sensé générer des économies de coûts, l’avisé diamantaire préfère prospérer dans plusieurs secteurs (diamants, BTP, Énergie et arts ) et sur plusieurs pays aux niveaux de développements différents (Angola, RDC, Mozambique, Portugal, France,  Suisse) au nom sans doute du principe de la dispersion des risques réhabilité dans certains secteurs de la Finance.

Mais avant d’être stratège, Sindika Dokolo est d’abord un collectionneur d’arts.L’acquisition dans les années 2000 de 500 œuvres du collectionneur allemand Hans Bogatzke lui ouvre le monde professionnel de l’art à deux battants. Fort aujourd’hui d’une collection de 3000 objets d’art, ce congolais de 47 ans doit sa situation actuelle certes à l’héritage d’un père banquier, mais surtout à son talent de déchiffreur attentif des tendances du marché. Sa double culture européenne et africaine, congolaise par son père et danoise par sa mère, sa vie partagée entre le Congo, la France et la Belgique lui offrent une vision 3D d’un monde fluctuant où seuls les plus avisés pourront tirer leur épingle du jeu.

Après avoir obtenu son bac au lycée Saint-Louis-de-Gonzague à Paris, il s’inscrit en économie et en commerce à la prestigieuse université Pierre et Marie Curie. A quinze ans déjà, il avait visité les principaux musées d’Europe avec ses parents collecteurs d’art. Sa Fondation qui porte son nom a pour objectif de promouvoir l’art et le talent artistique.

Les nombreuses reconnaissances comme la médaille du mérite décernée par la ville de Porto sont des distinctions qu’il accueille avec hauteur conscient que le plus important n’est pas là. Il faut que l’art africain sorte de l’exotisme et des catégories de l’art primitif ou tribal où l’enferme une certaine condescendance occidentale. L’art classique africain (terme nouveau qu’il préfère â l’expression chargée de l’art premier ) a besoin d’être pris à sa propre valeur pour redonner sa dignité à l’africain.

« Je me refuse à subir la mode d’un art africain contemporain qui est parfois artificiellement créé par des acteurs d’un marché qui ignorent tout de l’Afrique , de l’artiste et du message souvent sophistiqué et complexe », déclarait-il dans un entretien dans Le Monde.

Le congolais s’est fixé comme objectif majeur de restituer les objets volés à leurs musées et pays d’origine. Les œuvres angolaises volées durant la guerre civile (1975-2002) l’intéressent au premier chef. Des dizaines d’œuvres ont été restituées à l’Angola grâce à une armada d’avocats et de financiers qui s’activent sur le projet. Les galeristes et marchands d’art détenteurs d’objets africains ont souvent le choix entre une procédure négociée ou une bataille judiciaire.

Les investigations de la Fondation Sindika Dokolo touchent naturellement l’ère coloniale en appuyant les démarches de certains pays. Avant de se faire annoncer la restitution de 26 œuvres par le président François Emmanuel Macron, le Bénin de Patrice Talon avait essuyé une réponse sèche de la part du Quai d’Orsay: les biens que vous évoquez ont été intégrés de longue date, parfois depuis plus d’un siècle, au domaine public mobilier de l’Etat français« . Précisons que le Bénin avait demandé officiellement la restitution de trônes, portes, statues et bijoux pillés en 1892 et exposés au musée du Quai-Branly à Paris. Des objets issus de l’ancien royaume de Danhomé (en langue fon et Dahomey en français) et passés dans l’escarcelle de la France à la fin du XIXe siècle.

Sindika Dokolo qui soutient le Bénin dans sa requête a remporté des victoires éclatantes sur ce terrain compliqué. Ainsi, le  27 février 2016, le collectionneur est parvenu à un accord à l’amiable avec le propriétaire du masque Mwana Pwo de la fin du XIXe siècle. Ce professionnel parisien proposait initialement l’objet pour 600 000 euros. Il a finalement accepté une indemnisation de 80 000 euros.

Cet engagement pour l’art n’enlève en rien aux qualités du serial entrepreneur, installé à Luanda depuis 1999 et à la tête d’un certain nombre de sociétés. Administrateur de Ciment Nova Cimangola et d’Amorin Energia, il détient la minorité de blocage dans la compagnie pétrolière Galp Energiac.

De par sa fortune et ses relations, l’homme d’affaires congolais n’échappe pas au procès des élites africaines prédatrices des richesses du continent. Sa réponse sur la question au journal Le Monde sonne comme l’expresssion d’un réalisme pragmatique qui fait souvent défaut dans l’analyse des flux et reflux du continent .

«Je préfère que les richesses de l’Afrique reviennent à un Noir corrompu plutôt qu’à un Blanc néocolonialiste. Les prochains oligarques, tels qu’on en voit en Russie, viendront de notre région». Évidemment cette belle affirmation est dans l’air du temps mais se trouve confrontée à une nouvelle donne qui prévaut à Luanda et inquiète tous les oligarques, africains y compris.

Ce que lui reproche Luanda 

Autrefois intouchable, Sindika Dokolo est accusé entre autres, à travers sa société Exem Energia BV, de ne pas avoir remboursé 75 millions d’euros de parts dans la société Esperanza, une «joint-venture» avec la Sonangol. Voici sa réponse à cette question posée par RFI:  « Quand on fait des affaires à un certain niveau, ce n’est pas tant les montants qu’il faut mettre en cause que la légitimité des « process ». Ce paiement notamment, on est en train d’en discuter au tribunal arbitral en Hollande. Parce qu’en octobre 2017, le paiement était fait. La Sonangol était dans une situation presque de cessation de paiement. . Elle  nous a demandé d’avancer les délais qui étaient normalement d’un an de plus. Donc, on a fait un paiement et on a négocié que ce paiement soit fait en kwanza. Quatre mois plus tard, en janvier, l’administration de la Sonangol extourne l’écriture, nous renvoie l’argent, sauf que les 70 millions en kwanza qui m’étaient envoyés ne valaient plus que 50 millions. Donc évidemment, nous avons refusé ce comportement unilatéral et donc, nous avons décidé de faire appel devant une juridiction indépendante étrangère. C’est complètement manipulateur de dire aujourd’hui qu’on doit cet argent. En plus, nous sommes partenaires dans un véhicule dans lequel nous avons des participations qui valent largement ce montant-là. Nous avons déjà proposé éventuellement de faire un paiement par cessions d’actions. Effectivement, si on avait eu l’opportunité de présenter notre version des faits, le résultat de ce procès aurait certainement été différent».

Autre dossier évoqué par la justice angolaise, le cas de De Grisogono, la société de Sindika Dokolo qui aurait mis  en difficulté la société d’État, la Sodiam, l’entreprise publique de commerce de diamant,  en cessation de paiement à cause de cette situation…

« C’est complètement faux», rétorque Sindika Dokolo à RFI. «D’abord, il n’existe aucun contrat de prêt entre la Sodiam et moi. La Sodiam a investi 150 millions de dollars dedans, j’ai également investi 150 millions de dollars dans cette société. Nos comptes sont audités par PricewaterhouseCoopers. Donc une entité parfaitement crédible. En plus de cela, il faut bien noter que la dette qui a été contractée par Sodiam pour faire cet investissement a été faite en Kwanza. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, ce qu’elle doit à la banque en kwanza est l’équivalent de 20 millions de dollars. Donc, c’est une vision complètement manipulatrice et tronquée. C’est du populisme de dire que, du fait de cet investissement-là, la Sodiam se trouverait dans un état de pré faillite ».

Autant de dossiers alourdis par les enjeux d’un champ politique angolais en recomposition.

Partager :f????in

Financial Afrik Premium

Lisez la finance africaine comme un professionnel

Accès illimité à 30 000 articles, archives 2013-2026, magazine PDF mensuel, alertes mots-clés, base de données dirigeants et newsletters premium.

à partir de 9 € / mois · sans engagement