En marge du Forum d’investissement de la CEDEAO tenu les 4 et 5 avril 2024 à Lomé, Financial Afrik a échangé avec Aminou Akadiri, le directeur exécutif de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie d’Afrique de l’ouest, et de l’Africa Business Council. Au menu, l’opportunité de l’organisation d’un tel forum et les leviers à activer pour une meilleure intégration de la sous-région. Exclusif.
Que faut-il savoir de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie d’Afrique de l’ouest, et quelles sont vos missions ?
Nous sommes une plateforme de secteur privé qui a pour mission de faire la promotion de l’intégration économique, surtout en ce qui concerne la promotion du commerce et des investissements à travers les frontières et aussi l’accès aux marchés. Nous constituons la plateforme par excellence de dialogue public-privé au sein de la région et nous avons le statut d’observateur à la conférence des chefs d’État de la CEDEAO pour pouvoir porter la position et les perspectives du secteur privé sur toutes les décisions ayant trait à l’intégration économique régionale. La Fédération, c’est l’ensemble des chambres de commerce des États membres de la CEDEAO et notre bureau est basé à la CEDEAO où nous accompagnons la commission dans tout ce qui est stratégie d’engagement avec le secteur privé. Nous accompagnons la commission en allant même jusqu’à influencer des décisions qui ont trait à la promotion des investissements, que ce soit des investissements étrangers, régionaux ou au niveau des États membres.
Vous êtes à Lomé pour le Forum d’investissement de la CEDEAO qu’organise la BIDC. Quelle est, selon vous, l’importance d’une telle initiative ?
Comme l’indique sa dénomination, c’est le forum des investissements de la CEDEAO. Notre Fédération a pour mission de faire la promotion des investissements transfrontaliers. Nous sommes dans un espace communautaire où l’essence même de la région, ce qui fait que nous ayons ce ciment intégrateur, c’est lorsque nous investissons ensemble. Le père fondateur de la Fédération, quand il a monté la Fédération en 1970, s’est dit que si on doit réussir l’intégration économique régionale, il faudrait qu’il y ait des projets intégrateurs où les citoyens de la région ont des parts dans des sociétés qui sont constituées. Alors, faire un forum des investissements, ça a deux niveaux. Le premier niveau, c’est le niveau politique. Quelles sont les politiques relatives au commerce et à l’investissement qui existent ? Comment ces politiques favorisent un cadre ou accompagnent un cadre favorable aux affaires ? Ça, c’est le premier niveau. Le second niveau, c’est comment mettre en contact les investisseurs étrangers, les investisseurs nationaux et même les représentants des États. Alors, si on fait un tel forum, c’est pour disposer d’un cadre de dialogue public-privé sur les politiques qui existent, quelles sont les effectivités, est-ce que ces politiques marchent, est-ce qu’il faut faire des corrections. Et de l’autre côté, c’est comment accompagner les projets intégrateurs.
Justement, quels sont les projets intégrateurs dans la sous-région et qui intéressent ce forum ?
Dans notre région, nous avons deux types de projets. Il y a des projets qui sont concentrés dans un pays et des projets qui sont concentrés dans deux pays au moins. Pour les projets qui sont concentrés dans un pays, il existe des programmes d’action du gouvernement qui les encadrent. Pour les projets qui sont entre deux pays, c’est normal qu’un investissement qui vient dans une région doit tomber dans un pays spécifique donné. C’est ainsi qu’au niveau de la sous-région, il y a des projets qui sont concentrés dans un pays spécifique donné.
Mais au niveau de la CEDEAO, les pays fondateurs, par le traité qui organise la région, ont mis en place des outils qui font la promotion des projets intégrateurs. Ils ont mis en place des outils qui permettent d’harmoniser les politiques de la région. Donc, c’est ce cadre politique harmonisé qui permet d’avoir des projets intégrateurs. Dans le cadre de ce forum, nous avons des projets. Par exemple, au Sénégal, des projets sur le forage ou l’adduction d’eau sur des zones spécifiques. Au Nigeria, par exemple, le projet pour la construction d’un port en eau profonde dans l’Etat d’Ondo. Ça, c’est des projets qui sont spécifiquement pays. Pour des projets qui sont des projets qui interviennent dans au moins deux pays, nous avons, entre autres, le projet de transport maritime qui fait partie d’un ensemble de projets constitués sur les corridors Dakar – Abidjan, et Abidjan – Lagos. Sur ces corridors, vous avez des projets d’infrastructures routières, des projets de mise en place d’une ligne ferroviaire, et le projet de transport maritime le long de la côte.
Pour notre association, le projet phare que nous avons porté au cours de ce forum, c’est le projet de création d’une compagnie maritime qui servira à transporter les marchandises et les personnes tout au long de la côte des pays membres de la CEDEAO. C’est ça la question des projets intégrateurs et pour lesquels il y a eu des politiques qui favorisent ces projets-là. C’est des politiques qui ont permis d’avoir des entreprises connues qui sont des entreprises communautaires au sein de la sous-région. Je vais citer par exemple Ecobank ou Asky, c’est des types de projets communautaires qui font intervenir au moins deux Etats ou qui font intervenir des ressortissants, des investisseurs provenant de deux Etats au moins de la CEDEAO en partenariat avec ou en association avec un partenaire technique qui peut être de la sous-région ou de l’extérieur.
À ce forum, nous sommes venus en tant qu’association faitière pour pouvoir représenter nos membres, porter leurs voix, indiquer les points sur lesquels les membres peuvent demander des corrections sur des politiques déjà harmonisées. Nous sommes venus pour pouvoir mettre en œuvre les différents projets que je viens de citer. Nous sommes aussi venus pour faire porter la voix des jeunes femmes, la voix des jeunes gens pour lesquels aujourd’hui la problématique d’emploi constitue une bombe à retardement. C’est ce qui a été l’objet du panel numéro 3 auquel nous avons participé.
Dans ce panel, vous avez parlé de l’employabilité des jeunes dans le cadre ou dans le contexte de l’économie verte. Alors, quelle est la problématique aujourd’hui ?
La problématique, c’est que nous avons des jeunes qui, dans la sous-région, sont à plus de 60% de la population et qui ont des besoins d’emploi. Et la non-satisfaction de leurs besoins fait qu’il y en a qui s’adonnent à des migrations à l’étranger, des migrations dangereuses je veux dire. Pour répondre à cette problématique, il est précieux de voir quels sont les secteurs porteurs qui peuvent rapidement créer des emplois. Au nombre de secteurs porteurs, nous avons l’énergie verte. Nous avons le secteur de l’énergie verte qui permet aujourd’hui de pouvoir rapidement créer des emplois. Mais pour créer des emplois, dans quel cadre ? Est-ce que les politiques existent déjà pour pouvoir faciliter cet environnement-là? La réponse, c’est oui. Nous avons la politique sur l’efficacité énergétique. Nous avons la politique harmonisée sur l’agriculture dans la sous-région. Avant que les jeunes ne puissent choisir ces opportunités, il faudrait qu’ils puissent avoir cette information. Il est du rôle des pouvoirs publics et des associations d’affaires que nous dirigeons de mettre à la disposition de ces jeunes ces informations. Est-ce que les jeunes aujourd’hui savent que dans notre région, nous avons une politique qui facilite la libre circulation des personnes et des biens, le droit de s’établir dans n’importe quel pays de la région et qui permette de pouvoir investir dans la région ? Est-ce que les jeunes ont déjà ces informations ? S’ils ne les ont pas, il est de notre devoir de pouvoir mettre en place ce cadre-là pour échanger avec eux et leur porter l’information. Ça c’est notre premier point de vue.
Dans un second point de vue, ça permet aux jeunes de pouvoir se constituer, créer leurs propres entreprises et avoir assez au financement nécessaire. Cela relève des politiques publiques pour accompagner les jeunes. Et je crois que les jeunes sont très aguerris et sont prêts pour le faire.
Quelles sont vos recommandations dans ce contexte ?
Pour un forum organisé dans ces temps difficiles, c’est un effort très poussé que les autorités de la BIDC avec la CEDEAO ont fait et avec le gouvernement. Ce n’est pas facile d’organiser un tel forum pour mettre ensemble les acteurs du secteur privé les investisseurs étrangers et les représentants des Etats pour pouvoir échanger. C’est un forum que je crois a tenu ses promesses. C’est un forum qui a réellement contribué à poser la problématique de notre région ; les potentialités que nous avons dans notre région ; quelles sont les dispositions qu’il faut mettre en place pour pouvoir capter les ressources que nous avons ; les transformer en des opportunités d’affaires pour la région. Nous avons une forte communauté de jeunes, une forte population de jeunes qui sont à peu près 90% de la population totale de la région, qui ont des besoins d’emploi. Et au nombre des solutions qu’il faut apporter, c’est de pouvoir encourager l’investissement local, c’est de pouvoir encourager la création des opportunités d’emploi pour ces jeunes. Nous avons déjà des politiques harmonisées, notamment dans l’énergie, nous avons la politique harmonisée sur l’agriculture, nous avons la politique harmonisée sur l’énergie verte… qui constituent déjà des acquis. Alors, comment faire pour que ces politiques soient mises en place, pour qu’on puisse extraire les opportunités d’affaires qui accompagnent et mettre à la disposition des jeunes en les encourageant à pouvoir eux-mêmes créer des emplois et s’auto satisfaire, ou bien comment faire en sorte qu’on puisse créer des entreprises communes où des jeunes seront appelés à travailler. Voilà l’objectif de ce panel ; de voir quel partenariat le secteur privé et le secteur public peuvent mettre en place pour qu’on puisse satisfaire les besoins des jeunes. Nous sommes dans un environnement exceptionnel en ce moment où l’investissement, ou bien la création d’entreprises ne peut plus être une affaire du fait seulement du secteur public, du secteur privé. C’est vrai que le secteur public est là pour favoriser l’entremise des affaires, mais aujourd’hui il faudrait un partenariat intelligent entre les États, le secteur public, le secteur privé pour qu’on investisse sur des secteurs spécifiques, des secteurs à haute potentialité d’emploi. Et l’énergie verte constitue un secteur où les jeunes peuvent rapidement se trouver.
L’industrialisation aujourd’hui n’est plus un choix, mais une obligation. Que pensez-vous de cette affirmation de l’un de vos co-panélistes ?
Absolument. L’industrialisation n’est plus un choix, c’est une obligation parce que nous avons en notre sein tout ce qui constitue les ressources naturelles nécessaires. Il faudrait qu’on puisse arrêter d’exporter nos matières premières à l’étranger sans une transformation primaire. Aujourd’hui, la technologie fait qu’on doit aller au-delà d’une transformation primaire, on doit aller jusqu’à la transformation totale de nos ressources naturelles. Nous avons déjà le marché. Ce qu’il faut maintenant, c’est d’avoir un cadre favorable aux affaires. Aujourd’hui, il faudrait encourager les investisseurs étrangers qui s’intéressent à la région à venir, ce, en mettant en place des politiques incitatives. Il faudrait encourager les investisseurs régionaux à investir d’un pays vers un autre pays B de l’espace Sud. Et tout cela, c’est la mise en commun d’investisseurs, d’investissements étrangers, d’investissements en région, d’investissements locaux qui permettent de pouvoir satisfaire aux besoins des jeunes.
S’il faut encore organiser un autre forum, peut-être l’année prochaine, que suggéreriez-vous à la BIDC ?
Que les recommandations de ce forum puissent faire l’objet d’une discussion à un niveau restreint entre les représentants de la banque et les représentants des associations et du secteur privé, pour qu’une feuille de route soit mise en place pour leur suivi. Ça, c’est déjà le premier temps. Dans un second temps, c’est de faire en sorte que cela ne soit pas un forum organisé et on ferme la barre, que ce soit un forum qui s’organise régulièrement sur des secteurs spécifiques. Au cours d’un forum, on ne peut pas aborder tous les secteurs d’opportunité que nous avons dans la région, mais c’est de pouvoir programmer d’autres forums sur des secteurs spécifiques, en prenant tout ce qu’il y a comme les résultats du forum qu’on vient d’organiser, et comment est-ce qu’on a pu mettre en œuvre les recommandations. Une recommandation qui serait favorable pour la région, c’est que, par exemple, au cours de ce forum, on ait identifié quelques projets phares qui ont besoin d’être accompagnés, d’être améliorés, de sorte qu’au prochain forum, nous venons faire le point pour dire qu’au cours du forum passé, nous avons soutenu tel projet et voilà là où nous en sommes. Cela devait être l’attente, le résultat d’une telle rencontre lorsqu’on va se voir régulièrement.
Votre mot de la fin…
Nous avons la chance d’être dans une zone où les politiques sont harmonisées. Nous avons la chance d’être dans une zone où nous avons la jeunesse qui est prête à travailler. Nous avons la chance d’être dans une zone où la libre circulation est devenue une obligation. Pour moi, c’est que l’on puisse réellement permettre à la jeunesse de la région de pouvoir réellement bénéficier des opportunités offertes par cette intégration que nous avons.




