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Finance africaine — depuis 2013

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Entretien exclusif avec le banquier d’affaires Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin

« On nous prête des risques que nous ne présentons pas. » Le banquier d’affaires Lionel Zinsou prend part aux travaux du SuperBridge Business Summit et du Gitex Global, deux rencontres axées sur la technologie et les innovations qui ont lieu du 16 au 20 octobre 2023 à Dubaï, aux Emirats Arabes Unis. Des manifestations en marge…

Lionel Zinsou.

« On nous prête des risques que nous ne présentons pas. »

Le banquier d’affaires Lionel Zinsou prend part aux travaux du SuperBridge Business Summit et du Gitex Global, deux rencontres axées sur la technologie et les innovations qui ont lieu du 16 au 20 octobre 2023 à Dubaï, aux Emirats Arabes Unis. Des manifestations en marge desquelles l’ex-Premier ministre du Bénin se confie à Financial Afrik sur une kyrielle de sujets, dont sa banque d’affaires Southbridge, les coups d’Etat en Afrique, la gouvernance du président Patrice Talon et … ses ambitions présidentielles. Exclusif !


Propos recueillis à Dubaï par Nephthali Messanh Ledy


A quoi répond l‘initiative de SouthBridge, la banque d’affaires panafricaine dont vous êtes co-fondateur ?

Il y a beaucoup de développement financier en Afrique, et il est assez important qu’il y ait des développements panafricains. Avec quelques collègues, on a souhaité être présents à l’est à Kigali, à l’ouest à Abidjan, au Nord à Casablanca et un peu en Europe et servir de pont entre les pays riches et les pays d’Afrique. On a aussi une petite présence à Londres et à Washington. L’idée, c’est vraiment d’essayer d’accélérer le développement avec nos moyens qui sont des moyens de conseil d’abord. On est une banque d’affaires, on est une société de conseil financier et on conseille les banques de développement, les gouvernements quand ils nous le demandent, et les entreprises comme elles font des transactions quand elles veulent se développer, notamment les entreprises africaines parce que les multinationales n’ont aucun problème pour se faire conseiller sur l’Afrique.

Mais si l’on veut créer des champions, partir des entreprises qui sont petites et moyennes pour en faire des entreprises qui vont être au-delà de leurs frontières et en faire des animateurs de notre développement, il faut s’intéresser à elles quand elles ne sont pas encore très grandes. Et ça, ça n’intéresse pas forcément tous les banquiers du monde. Donc, on s’est dit qu’il est grand temps. On est à l’âge de transmettre, à un âge un peu avancé, et il faut transmettre, à la nouvelle génération, des réseaux et surtout les compétences qu’on aura acquises et les mettre au service du développement de nos entreprises. Ainsi qu’au service du développement des politiques publiques qui, à mon avis, s’améliorent tous les jours en Afrique, notamment parce qu’on prend modèle sur les meilleures pratiques des autres pays. En fait, on échange de plus en plus et on devient de plus en plus une Afrique. C’est très important. Les entreprises sortent des frontières avec les politiques publiques. Vous voyez le Rwanda travailler avec le Togo, qui travaille avec le Bénin, qui travaille avec beaucoup de pays amis. En fait, les politiques publiques s’échangent et se rapprochent les unes des autres. La zone de libre-échange continentale va aussi fabriquer un plus grand marché du monde. Les grands problèmes de notre développement, c’est d’avoir été fragmenté en 55 pays. (…)

On s’est donc dit essayons de nous mettre à l‘écoute de notre continent, et on a créé SouthBridge après pas mal d’expérience professionnelle.


Vous êtes à Dubaï dans le cadre du SuperBridge Business Summit. En quoi cette rencontre est-elle bénéfique pour l’Afrique ?

C’est la première édition, on verra ce que ça donne. L’Afrique est assez présente notamment parce qu’il y a en même temps une grande exposition ; un grand marché de la technologie. Et là, la présence africaine est vraiment importante dans le SuperBridge qui est une tentative de créer une plateforme d’échange sur la croissance et l’innovation. (…) J’ai voulu répondre tout de suite parce qu’il est très important de rencontrer ici non seulement des entreprises et des autorités publiques du Golfe, mais aussi de toute l’Asie. En fait, c’est ce qui me frappe.

Il y a aussi des Européens, des Américains, etc., et l’Afrique est invitée. Je suis content qu’elle puisse être entendue parce que c’est la première édition de cette réunion. Je pense qu’il y en aura une tous les ans, ce qui va permettre de confronter les points de vue des pays comme la Chine, l’Inde, etc. (…)

Pour ma part, je suis venu échanger et dire que l’Afrique n’est pas ce que tout le reste du monde pense. En termes d’adaptation au changement climatique par exemple, l’Afrique est la solution pour le monde. C’est une réunion d’investisseurs, et il y a des opportunités rentables de travailler en Afrique. Comme tout le monde ne le sait pas, tout le monde ne le croit pas, il faut en permanence faire l’avocat de l’Afrique. Dès qu’il nous arrive un coup d’État quelque part, un foyer de pandémie quelque part, même si c’est à 4.000 km du Bénin, on pensera que toute l’Afrique est en train à nouveau de rechuter. Une chose que j’ai dite ce matin dans la salle constituée aussi d’Indiens, de Singapouriens, de Chinois, etc.

Vous savez, on a une vision très très positive de l’Inde. Un milliard 400 millions d’habitants, c’est exactement la même population que l’Afrique et c’est exactement le même revenu par tête. Et après, ce serait le même rythme de croissance. Le monde entier regarde l’Inde comme une formidable possibilité, mais comme nous, en Afrique, nous sommes divisés en 55 Etats, on nous regarde, dès qu’il y a quelque chose dans un pays, comme un continent qui a énormément de problèmes et donc, on nous prête des risques que nous ne présentons pas. Et je pense que c’est bien de venir le dire ici au milieu des pays qui se développent, depuis le Golfe. (…) C’est bien d’être dans cette partie du monde qui se développe. L’Afrique aussi se développe à grande vitesse et tout le monde ne le sait pas. Il faut le faire savoir, et il faut donc être là.


En dehors de ses ressources naturelles et de sa démographie, quels sont les autres leviers à activer pour que l’Afrique décolle réellement économiquement ?

Lors de mon panel, j’ai essayé d’expliquer qu’il y a des actifs en Afrique et qui n’étaient pas perçus comme des forces, mais qui sont liées à la nature. Oui, tout le monde sait qu’il y a du pétrole en Afrique. Oui, tout le monde sait qu’il y a du manganèse, du fer, du cuivre, etc. Ça, tout le monde le sait. Mais il  y a des actifs qu’on ne voit pas assez. Prenez nos déserts et nos zones les plus arides aujourd’hui : ils ont de la valeur. Hier, c’était perçu comme des actifs qui ne servaient à rien, des actifs oisifs. Aujourd’hui, l’on sait qu’on peut faire de l’énergie solaire de façon extrêmement efficace avec cela. Donc, nous avons des atouts naturels qu’on ne considérait pas comme d’autres. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer.

Autre exemple, nos forêts n’étaient pas du tout gérées de façon soutenable. Il y avait des prédations, mais on ne les régénérait pas. Aujourd’hui, on sait comment améliorer la fertilité des sols. Ce que j’ai essayé de dire, c’est ceci : ne regardez pas ce cliché de l’Afrique a des matières premières, etc.,  car cela ne vous développe pas. Ce qui vous développe, c’est quand des actifs qui n’avaient pas de valeur prennent une grande valeur : nos terres, nos forêts, le crédit carbone, une meilleure gestion durable, notre faculté d’utiliser la biomasse, etc.

Prenez notre potentiel hydraulique : il est utilisé à 3 % du volume disponible et tout cela, dans le contexte du changement de climat et des réponses qu’il faut apporter, a pris de la valeur, alors que ça n’en avait aucune et c’est très intéressant de le dire à Dubaï. Parce que la première fois que je suis venu ici à Dubaï il y a 30 ans, la taille de la ville était un 10e de la ville aujourd’hui et tout le reste, c’était du sable, du désert qui ne valait rien. Aujourd’hui, je me promène dans les rues de Dubaï qui était un désert il y a 30 ans, et le prix du mètre carré de sable, ce n’est pas 10 centimes de dollars, mais le même prix qu’à Manhattan (USA, Ndlr). On est exactement dans cette situation en Afrique ; des choses qu’on ne prenait pas pour des atouts, mais qui constituent de vraies richesses.

Quant à nos matières premières, en soi, cela ne vous développe pas si vous n’en faites pas la ressource de votre industrie. Il faut venir ici parce que les gens qui investissent dans l’industrie en Afrique sont très largement asiatiques. Ils sont très largement du Golfe, et ce sont eux qui sont prêts en fait à investir pour transformer les matières premières. Et alors que c’était plutôt une malédiction d’avoir trop de richesses minières, aujourd’hui, ça peut commencer à être une vraie ressource d’emplois, de devises et un vrai instrument de développement. Donc oubliez complètement le cliché de ‘l’Afrique a énormément de ressources’. Non! Il y a des choses qui n’avaient pas de valeur et qui sont en train de prendre une très grande valeur. Il y a des choses qu’on ne savait pas transformer ou qu’on ne pouvait pas transformer faute de capital. Une fois qu’on y applique de la technologie et de la transformation, on en fait un moteur qui est 10 fois plus important que le fait simplement d’avoir des mines et d’exporter les minerais bruts. C’est exactement à ce moment de l’histoire qu’il faut rassembler toutes les bonnes volontés et tous les investisseurs qui ont besoin de tous ces produits.


Parlant de la finance climatique, l’initiative naissante des crédits carbone est-elle profitable pour le continent ?

L’initiative consiste à ajouter un élément de rentabilité à une exploitation. Comme j’économise des émissions de gaz à effet de serre, on me rémunère pour.

Par exemple, quand je plante un verger, je vais avoir droit à une rémunération supplémentaire parce que les arbres que j’ai plantés vont absorber du carbone. Dans mon verger, il y aura des fruits et des produits divers, et puis je pourrais, au bout de 8 ou 10 ans, avoir replanté ou faire l’usage du bois, faire des meubles ou tout ce que vous voulez, mais je vais faire un nouvel élément de rémunération, et donc de profit supplémentaire. Et ça, ça peut attirer des capitaux parce que ça devient encore plus rentable. Donc, c’est incontournable.

Au fil du temps, les dégâts du changement climatique sont tel que les pays plus industrialisés qui polluent vont être obligés de compenser massivement en cherchant à acheter des crédits carbone auprès de ceux qui sont en train de décarboner la planète. Ce qui compense en fait et ça va faire monter le cours des crédits carbone parce que plus vous aurez de dégâts dans le changement climatique, plus ça coûtera cher de pouvoir s’exonérer ; de pouvoir compenser. Et donc, oui c’est une mécanique d’enrichissement de l’Afrique. Il faut tout faire pour accélérer le marché des crédits carbone.


Quel regard portez-vous sur la série de coups d’Etat que connait l‘Afrique ?

Il est vrai que quand vous êtes devant des crises et des chocs aussi forts que ceux qu’on a subis, non seulement le Covid-19, mais aussi l’inflation de la reprise très forte, ensuite l’inflation liée à l’alimentation et à l’énergie qui sont les principaux postes de dépense des ménages en Afrique, tout ça lié à la guerre en Ukraine, les problèmes de devises, nos monnaies les plus faibles qui s’effondrent, le dollar qui s’apprécie, etc., les problèmes logistiques avec les containers qui ont vu tout d’un coup leur prix multiplier par 20 ou 50…, quand on subit tous ces chocs, dans tous les pays du monde, il y a des alternances brutales et très fortes.

Si vous êtes dans le système électif démocratique, vous voyez arriver même dans les pays scandinaves l’extrême droite, vous voyez arriver des populistes au pouvoir, vous voyez certainement des pays où la règle de droit régresse. Il n’y a donc pas qu’en Afrique où il y a des alternances fortes. Maintenant, si vous avez un blocage démocratique, si vous ne pouvez pas exprimer votre volonté de changement et comme après ces crises, tous les peuples veulent changer, ça prend la forme de coup d’État.

Est-ce que c’est plus grave d’avoir l’armée qui prend le pouvoir dans tel de nos pays, que de voir arriver l’extrême droite en Suède qui était un modèle social-démocrate égalitaire ? Quel est le plus grand entre les deux ? Je ne sais pas, mais ça ne prend pas la forme d’un coup d’État militaire parce que la parle la Suède n’a pas la tradition des coups d’État militaires. Mais ça prend la forme de l’extrême droite qui est au pouvoir en Italie, elle sera peut-être demain au pouvoir dans des pays qui sont assez loin de la tradition de l’extrême droite.

Quand vous avez des crises, des chocs aussi forts, tous les pays sont soumis à des facteurs d’instabilité qui prennent des formes différentes selon les pays. Et d’ailleurs, chaque coup d’État à une histoire très différente. Maintenant, est-ce une raison pour se méfier de l’Afrique et ne pas investir en Afrique ?

Il faut quand même avoir en tête que l’impact économique des 5 pays qui ont fait 7 coups d’État en 3 ans, quand vous ajoutez tout leur produit intérieur brut, tout ce qu’ils produisent par an, cela représente 2 mois de la production du Nigéria, soit 3 mois de l’économie égyptienne ou sud-africaine. Ce n’est donc pas ça qui menace la sécurité de l’investissement en Afrique, même pas une minute. Mais c’est comme cela que c’est vécu ; et là, il faut faire très attention. Notamment nous Africains, nous aussi nous portons ce genre d’analyse, comme si c’était un énorme changement. Mais, est-ce que le fait qu’il y ait une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan aux frontières caucasiennes de l’Europe, interdit aux gens d’investir en Grande-Bretagne ou en Allemagne ? Est-ce que le fait que l’Ukraine soit à une heure de vol de la frontière allemande, fait que les gens arrêtent d’investir en Allemagne qui est aujourd’hui la première puissance d’Europe ? Même pas une minute.

Nous, nous avons cette malédiction que même les Africains, on répète qu’il y a eu deux coups d’Etat au Burkina, 2 au Mali, plus la Guinée et le Gabon…, oui. Mais en quoi cela handicape nos populations et nos gouvernements dans leur effort de croissance ?  Encore une fois, tous ces pays mis ensemble, c’est 2 mois de production du Nigéria.

En résumé, l’Afrique comme tout le monde, est soumise à des chocs sociaux et politiques qui prennent cette forme-là. C’est peut-être mieux que d’avoir des gouvernements d’extrême droite ou des gouvernements talibans. Cela n’affecte pas du tout le fait que l’Afrique va rester le continent qui désormais, avec l’Asie qui ralentit, et en même temps que le sous-continent indien, la locomotive économique. Et c’est très important que les Africains eux-mêmes ne soient pas obsédés par des événements – je ne dis pas que ce sont des faits divers–. C’est grave pour la démocratie, ce qui arrive. Mais ce ne sont pas des choses qui vont d’aucune manière limiter nos capacités de développement.


Votre ambition présidentielle au Bénin, vous y tenez toujours ?

J’ai toujours pensé que le plus important, c’était le Bénin. Il y a 1.000 façons de servir le Bénin. Je l’ai fait comme Premier ministre, j’aurais pu le faire si j’avais été élu. Il me semblait très important de faire en sorte de ne pas contester les résultats, mais —à 2h du matin, quand les bureaux de vote avaient fermé à 18h— de dire que Monsieur Patrice Talon est élu, il peut réussir, il doit réussir et il va réussir. Pour moi, c’est la continuité du Bénin qui était en jeu. Que je sois dans l’opposition ou non, quand le Bénin fait quelque chose de remarquable, et par exemple, il a une gestion des finances publiques qui est bonne et sérieuse, il a un crédit, il a une signature, il change, moi je le dis. Je pense que c’est comme ça qu’on sert le Bénin.

Maintenant, si je sais éventuellement mieux faire des choses dans le domaine culturel parce que je m’intéresse un peu à l’art contemporain ou dans le domaine financier, parce que j’ai fait ça depuis 30 ans, c’est plutôt plus utile au Bénin que de faire l’homme politique.


Votre mot de la fin.

C’est bien d’être à Dubaï parce que si vous étiez venu ici en 1960, vous auriez trouvé que ce n’était pas très beau par rapport à votre pays, le Togo, et au mien le Bénin. Quand on voit aujourd’hui tout ce qui est autour de nous et le musée dans lequel on est en train d’enregistrer, on est en train de regarder le Togo et le Bénin dans 15 ans. Voilà le message un peu optimiste que je vous donne. Peut-être qu’on a pris un tout petit peu de retard ; je dirais qu’on n’est pas devenu les premiers producteurs de pétrole, qu’on a beaucoup plus d’habitants qu’en avaient les Émirats. Si vous voulez voir le Togo de demain, regardez par la fenêtre; et le paysage n’est pas mal. 

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